Samedi 24 février 2018

Entretien

Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles à Grenoble

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 13 février 2008

« La culture n’est pas nécessairement un sujet de campagne ».

Les municipalités ont-elles su inventer une politique culturelle spécifique ?
Dans les années 1980, il était de bon ton de relever le caractère standardisé des politiques culturelles des Villes. Des analystes parlaient du « jeu du catalogue » pour pointer le fait que les Villes se dotaient toutes du même type d’équipements et construisaient leurs politiques culturelles sur un modèle voisin. Les choses ont sensiblement évolué depuis, même si les politiques culturelles locales continuent d’être traversées par des tendances communes. Tout en s’émancipant de la tutelle de l’État, les villes ont approfondi leur personnalité culturelle. Elles sont certes soucieuses de leur image, mais elles cherchent aussi à construire une identité cohérente, en prenant appui sur la culture. Surtout, bon nombre d’entre elles se sont mises en mouvement pour mieux prendre en compte la population et ses attentes, en s’efforçant d’adapter leur projet culturel à cette préoccupation, là où autrefois leur attention était mobilisée par la question des publics. Ce renversement de perspective est au cœur des débats sur les politiques culturelles. Dans la réalité, il y a plusieurs façons de l’engager, plusieurs manières de croiser les objectifs. C’est la logique même de ce que l’on appelle la « territorialisation » des politiques culturelles. Dans le même esprit, l’un des autres défis que doivent relever les Villes aujourd’hui, notamment sur le plan culturel, est celui de l’adaptation de leurs politiques à l’espace métropolitain. À cet égard, le développement des intercommunalités commence à changer la donne en matière culturelle – quoique de manière encore disparate –, car elles apparaissent comme un cadre d’intervention cohérent. Cette question restera sans doute en retrait d’ici aux élections. Elle pourrait par la suite occuper une place centrale dans le débat culturel territorial.
La culture représente-t-elle un enjeu lors de ces élections ?
J’aimerais vous répondre par l’affirmative. Ce serait le signe d’un regain d’intérêt politique. Mais je n’en suis pas certain. La culture est cependant présente dans les programmes de campagne, mais elle n’est pas nécessairement un sujet de campagne, ou alors marginalement. Cela tient à plusieurs raisons, notamment au fait que les politiques culturelles se sont banalisées : elles sont une donnée incontournable de tout projet de ville. Si elles font l’objet de débat, celui-ci reste encore – trop – contenu à l’intérieur du champ culturel lui-même. De plus, elles reposent sur des bases et des contraintes communes. La couleur politique des municipalités est, dans bien des cas aujourd’hui, un marqueur relatif de leur politique culturelle. Des nuances persistent, les manières de faire peuvent diverger, mais les différences radicales sont plus rares. Voyez par exemple comme la candidature de huit villes françaises au label « Capitale culturelle européenne » fait consensus à l’échelle de chacune d’entre elles. Mais il y a peut-être une autre raison pour laquelle les politiques culturelles ne sont pas un enjeu majeur de ces élections, c’est qu’elles peinent à « rebondir » : elles sont perturbées dans leurs anciens repères, bousculées par la mondialisation et la libéralisation du secteur, étourdies par le rayonnement d’Internet dont elles n’ont pas encore tiré toutes les conséquences. Enfin, elles sont affectées par la panne de dynamique institutionnelle qu’elles traversent. Dans ce contexte, les acteurs sont dans une situation d’interrogation ou d’attente, tout en continuant de participer à un bouillonnement créatif remarquable... L’espoir d’un nouveau contrat culturel demeure. Saura-t-on le concrétiser ? Cela dépend du maintien d’une volonté politique partagée entre l’État, les décideurs politiques territoriaux et les acteurs culturels, et aussi de quelque chose d’essentiel et de plus insaisissable et qu’il faut continuer de stimuler : le désir de la société elle-même.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°275 du 15 février 2008, avec le titre suivant : Jean-Pierre Saez, directeur de l’Observatoire des politiques culturelles à Grenoble

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