Vendredi 19 octobre 2018

Jean-Patrick et les Afficheurs

Le Journal des Arts

Le 2 mars 2001 - 502 mots

Cette quinzaine, un personnage masculin assez veule et affublé d’un simple prénom, photographié dans des postures pour le moins quotidiennes et banales a littéralement recouvert les murs de France : Jean-Patrick. Qui est ce Jean-Patrick et que cherche-t-il à nous vendre ?

Chacun y est allé de sa petite hypothèse, car les affiches, parfaitement muettes sur leurs intentions, portent toutes un rédactionnel qui, pour être varié, ne va pas au-delà de l’accroche auto-référentielle : “Jean-Patrick est Jean Patrick”, il nous le montre et il nous le dit.

En fait, il s’agit d’une campagne des Sociétés de Publicité Extérieure (regroupant les afficheurs Avenir, Dauphin, Giraudy, etc.) qui, soucieux de démontrer la puissance de l’affichage comme “véritable média de la mémorisation de masse”, seul capable de rendre célèbre en une semaine un inconnu total, ont trouvé leur “occasion parfaite” dans le travail d’un “photographe américain de talent” parfaitement inconnu : James Christopher Kendi – Jean-Patrick, c’est lui. Non dénués d’un certain savoir-faire parodique, ses autoportraits décalés tablent sur une esthétique de l’ordinaire, dont les mérites “arty” et publicitaires ne sont plus à vanter. Heureux de leur découverte, les Afficheurs ont proposé à Kendi une exposition nationale “grandeur nature”, et 16 400 panneaux d’affichage lui ont été réservés, couvrant tous les supports en vigueur, des 4 x 3 aux flancs de bus.

On peut apprécier la subtile dialectique faisandée de cette opération qui vise à démontrer la capacité de notoriété de l’affichage publique en se servant d’un travail artistique qui prétend communiquer la médiocrité anonyme de son auteur. Mais puisque les afficheurs se comportent ici en “mécènes d’art” vis-à-vis de leur photographe protégé, on peut à tout le moins s’étonner de leur choix. Ni neuf, ni original, il ressemble beaucoup à un pied de nez général à l’art contemporain, caricaturé dans sa version branchée la plus m’as-tu-vu.

Ignorant superbement tous les artistes qui travaillent depuis longtemps à investir cette puissance de mémorisation de masse du média, les Afficheurs ont beau jeu de révéler et de consacrer un pur artiste-objet qui répond si opportunément à leurs fantasmes de l’individu-consommateur anonyme. On connaissait le quart d’heure de célébrité inventé par Warhol, voici la “semaine de bonté” des Afficheurs, qui ont enfin trouvé à quoi l’art – qui, comme chacun sait, n’a rien à vendre sauf lui-même – pouvait servir : tout simplement à vendre la puissance des supports dominants.

Enfin, on peut trouver somme toute assez indigente cette campagne, dont le contenu apparaît symétriquement aussi fade et confus que celui, par exemple, de la Licra contre le racisme est direct et problématique. C’est en découvrant côte à côte deux de ces affiches que cette évidence s’impose. Celle de la Licra montre un petit enfant noir dormant avec cette question : “À la naissance, tous les hommes sont égaux. Et après ?” Tandis qu’à côté, pris du même angle, on voit Jean-Patrick dormant également, avec cette phrase en forme de réponse : “Jean-Patrick a toujours su qu’il deviendrait Jean-Patrick.” Heureusement que tous les hommes ne s’appellent pas Jean-Patrick...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°122 du 2 mars 2001, avec le titre suivant : Jean-Patrick et les Afficheurs

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