Samedi 24 février 2018

Jean-Michel Raingeard

Président de la Fédération française des sociétés d’amis de musées

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 6 février 2008

Jean-Michel Raingeard est, depuis mai 2001, président de la Fédération française des sociétés d’amis de musées. Il est aussi vice-président du conseil d’administration du Centre d’art de Tanlay et amateur d’art. Il commente l’actualité.

Que pensez-vous de la philosophie générale de la loi musée ?
La loi sur les musées est devenue une loi indicative d’une politique grâce aux travaux de l’Assemblée nationale. Au départ a été déposé un texte purement technique qui visait notamment à résoudre le problème des collections. Les députés, par un travail d’amendement et suite à une mission d’étude présidée par Alfred Recours, ont donné un contenu à la loi.
En ce qui nous concerne, les Amis de musées, le sens politique est clairement contenu dans la prise en compte du fait associatif. Nous avons gagné cette petite bataille. Aujourd’hui, cette loi sur les musées est révélatrice d’un début d’application de la Charte entre les pouvoirs publics et le monde associatif que le Premier ministre et le gouvernement ont signée le 1er juillet dernier pour le centenaire de la loi de 1901. Comment les administrations appliqueront cette charte ? C’est un autre sujet. Mais nous verrons si une certaine politique des musées, plus ouverte vers la société civile, plus partenariale, sera appliquée. Nous avons eu des contacts avec la Direction des Musées de France qui semble – ce qui est nouveau – sur un pas d’ouverture. Il faudra voir comment les autres administrations, et notamment les collectivités locales et les municipalités, appliqueront cet esprit de partenariat. Je suis aussi administrateur de la Coordination des fédérations culturelles (Cofac) et nous avons un groupe de travail avec l’Association des maires de France. Il faut que certaines mairies arrêtent de nous prendre pour des supplétifs et nous considèrent comme des partenaires. Avec la loi musée, nous espérons passer d’un statut d’accessoires à un statut de partenaires.

Le projet de loi comprend également un amendement concernant l’aliénabilité de certaines œuvres. Y êtes-vous favorable ?
En fait, il s’agit de traiter du problème de l’engorgement des réserves. La loi sur les musées n’est pas le lieu pour cela. Il existe un vrai problème, il faut avoir le courage de le poser. Il ne concerne pas que les musées, mais aussi tout une autre série d’institutions ; il ne concerne pas que l’art contemporain mais les collections publiques en général.
Certaines réserves de musées archéologiques sont aujourd’hui encombrées de pointes de flèches et de “morceaux de pierre” bien étudiés dont aucun conservateur ne veut plus, de même pour les “tableautins” d’autres musées.
Il faut qu’une collection ait un sens. Il ne faut pas que les conservateurs de musées s’imaginent qu’ils sont les seuls à donner du sens et que l’on respecte le sens que le collectionneur donne aussi à sa collection. Au nom d’une certaine science éminemment variable et évolutive, des générations de conservateurs s’obstinent à donner du sens contre et non avec des gens qui ont aussi leur compétence. Ces questions méritent un grand débat public et les traiter en marge de la loi musée, qui n’est pas faite pour cela, est une erreur. Pourquoi créer un régime spécifique aux musées ? Quid des centres d’art, des Frac ?

À propos des collectionneurs, il semble qu’une réflexion sur la fiscalité des œuvres d’art soit engagée. Qu’en pensez-vous ?
Vous êtes un peu en avance sur la machine puisque l’on attend le rapport de l’inspection des Finances qui nous a auditionnés. Le problème vient autant de mesures fiscales que de la reconnaissance du rôle du collectionneur. Est-ce que la participation de choix privés à une politique patrimoniale pour notre pays – qui s’exprime par des dons aux musées, par le bénévolat, mais aussi par des créations d’institutions propres comme des fondations – est respectée, admise, ou, comme l’a déclaré Pierre Bergé, l’État continue-t-il à s’imaginer que dès qu’une pièce est intéressante, on la lui doit ?
Le problème des collectionneurs est lié à celui de l’évolution de la mentalité de l’administration, notamment fiscale, qui arrêterait de considérer que les collectionneurs sont forcément des fraudeurs et des milliardaires, des responsables des institutions qui arrêteraient de considérer que, par construction, ils font de meilleurs choix que les amateurs. Je n’aurais pas la cruauté de rappeler l’histoire de la plupart des collections de nos musées.
Il faut que les collectionneurs de ce pays ne soient pas condamnés à la clandestinité, qu’on les valorise. Le problème fiscal n’est qu’accessoire. Il semble qu’il se prépare des choses intéressantes quant à la déductibilité fiscale et tant mieux. Mais, si pour obtenir la déduction, la déclaration suscite chez l’inspecteur des impôts le réflexe de redressement ou de contrôle, personne ne l’utilisera.

La Fiac est un événement conçu pour les collectionneurs. Quel est votre sentiment sur son édition 2001 ?
J’en suis content parce que l’on y a retrouvé un esprit “foire”. Il n’y avait pas que des one man shows et, en même temps, j’ai vu des expositions personnelles intéressantes. La Fiac a démontré que, faute de marchandise, elle ne pouvait pas être une grande foire d’art moderne. Ce n’est plus l’endroit, à cause des grandes ventes et de Bâle, pour chercher des “Maîtres”. J’ai fait quelques découvertes, comme le Domela de 1926 et le van Doesburg chez Borzo et vu des ensembles patrimoniaux intéressants tels Étienne-Martin – qui avait par ailleurs été montré cet été à Tanlay –, Villon ou Dewasne. Les vrais marchands qui savent accumuler du stock, peuvent profiter de la Fiac pour faire de vraies réhabilitations.
J’ai aussi remarqué Pierre Ardouvin, Martine Aballéa, Vera Molnar, Calzolari, Kusama ou les photos de Morellet chez de la Châtre. J’ai trouvé très courageux que Baudoin Lebon expose Kersalé. J’ai aussi aimé, chez les Belges, Panamarenko et Simone Decker. J’ai beaucoup apprécié la vidéo d’Isabelle Lévénez chez Anton Weller dans “Vidéo cube”. Dans la vidéo, je pense qu’il y a beaucoup d’artistes qui font de la télévision et peu qui font de la vidéo. Le médium n’est qu’un outil. Comme l’Arsenal, à Venise, nous l’avait démontré, visionner toutes les vidéos relève d’un engagement lourd.

Une exposition vous a-t-elle particulièrement marqué dernièrement ?
Cet été, j’ai bien aimé Tosani à Arles, et Emmanuel Perrotin a d’ailleurs montré ses nouvelles pièces à la Fiac. L’exposition de la Collection Lambert à Avignon était intéressante, de même que celle de Dan Graham au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Elle permettait de mettre l’Américain en perspective. “Tyiwara”, à la galerie Ratton-Hourdé, était une exposition d’art africain d’un niveau muséal dans une ville où n’existe guère que le Musée Dapper. Cela montre que certains marchands connaissent parfois mieux le sujet que les “sachants”.
Dans les galeries, j’ai apprécié Mathieu Mercier chez Valentin, les Chinois au Passage de Retz, Aziz Cucher chez Yvonamor Palix, Opalka chez Renn et Tatiana Trouvé dans l’exposition de l’Espace Paul-Ricard. J’ai aimé l’accrochage du Musée national d’art moderne. Enfin, il y a un parti pris, celui de montrer l’art qui s’est fait en France ! Ce changement initié par Alfred Pacquement est vraiment un événement parce que je suis toujours très gêné de voir que les étrangers qui viennent à la Fiac, trouvent à Paris, dans les musées et les galeries, la même chose que chez eux.
Mais, j’estime qu’il y a une vraie question à se poser à Paris sur les expositions d’art ancien. Pourquoi ne voyons-nous plus aucune grande exposition du Metropolitan Museum de New York ou de la National Gallery de Londres ? Nous n’avons pas pu voir “Vermeer et l’École de Delft”, “L’image du Christ”, “Impressions”... Je suis très inquiet du manque d’expositions de ce type à Paris. Nous ne sommes plus branchés sur le grand circuit international. Est-ce que cela tient à la faiblesse de notre histoire de l’art ? Une exception qui vient d’ouvrir : la collection de laques du Japon de Marie-Antoinette à Versailles en coopération avec le Musée de Münster.

De plus, les grandes expositions risquent de souffrir de l’augmentation des primes d’assurance.
C’est un sujet d’inquiétude pour nos musées. On risque de se retourner vers les sociétés d’amis des musées pour payer les assurances plutôt que pour financer une action pédagogique ou un achat lié à l’exposition. C’est aussi le résultat de l’augmentation des prix de l’art en général. Le collectionneur d’art ancien ou moderne peut ne pas vouloir prêter ses œuvres car il considère qu’elles sont des éléments de patrimoine à préserver quoi qu’il arrive. Je pense que les grandes institutions publiques se doivent de prendre le risque de la non-assurance des chefs-d’œuvre pour remplir leur devoir pédagogique. Aucune prime ne remplacera jamais l’œuvre. Pour l’art contemporain, c’est différent, on se trouve souvent face à des amateurs militants des artistes : ils ne refuseront jamais de prêter, c’est un devoir.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°135 du 26 octobre 2001, avec le titre suivant : Jean-Michel Raingeard

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