Mercredi 21 novembre 2018

Jean-Louis Prat : Fondation Maeght : l’art en liberté

Entretien avec Jean-Louis Prat, son directeur

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 30 mai 2003 - 1277 mots

Inaugurée par André Malraux en 1964 à Saint-Paul de Vence, la Fondation Maeght est un des hauts lieux de l’art en Provence. Une collection alléchante, une indépendance totale, deux à trois expositions annuelles d’envergure, tels sont les atouts de cette institution hors norme. Entretien avec Jean-Louis Prat, son directeur depuis 1970.

Les héritiers Maeght interviennent-ils dans le choix des acquisitions ou des expositions de la Fondation ?
En tant que directeur, je décide de la politique de la Fondation. Je soumets ensuite mon programme au conseil d’administration qui l’avalise. Je n’ai jamais essuyé de refus. J’ai donc pu organiser toutes les expositions que je désirais, ce qui est une grande chance et un privilège. S’il en avait été autrement, je ne serais pas resté à la place que j’occupe.

La politique d’acquisition vise-t-elle à compléter le fond historique du musée ou est-elle ouverte aux artistes plus contemporains ?
La politique d’acquisition de la Fondation n’a pu malheureusement être aussi complète que je l’aurais souhaité, car elle ne dispose pas d’un budget propre. De fait, les acquisitions dépendent des possibilités financières en fin d’année, une fois les comptes faits. Mais la Société des amis m’aide à réaliser quelques rêves. La dernière acquisition en date est une sculpture de Miquel Barceló. Quand il a fallu compléter certaines périodes [de la collection], comme les années 1960, on a pu le faire parce que l’on s’y est pris à temps. Nous avons acquis des œuvres importantes, en taille et en qualité, de Joan Mitchell, Simon Hantaï, Pierre Soulages, Pierre Alechinsky, etc., entre 7 500 et 45 000 euros. J’ai aussi acheté une centaine de dessins, entre 750 et 4 500 euros, venant de plus jeunes artistes comme Alberola ou Brice Marden... Les galeries ou les artistes acceptent d’attendre et concèdent à des tarifs préférentiels. C’est finalement tout à fait normal quand on sait que la Fondation Maeght ne bénéficie d’aucune subvention, ni de l’État, ni des collectivités, ni de la famille.

À une époque, Aimé et Marguerite Maeght injectaient pourtant beaucoup d’argent dans la Fondation...
Jusqu’en 1977, la Fondation dépendait entièrement de l’apport de ses fondateurs. Depuis, elle a pu acquérir une indépendance, qui est totale et unique par comparaison avec les autres musées français. C’est déjà un miracle d’être en équilibre ! On peut difficilement espérer avoir en plus un budget spécifique pour les acquisitions.

Le fonds du musée est redevable des nombreux dons d’artistes effectués du vivant des époux Maeght. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Il est certain que le fonds est redevable de la générosité exceptionnelle de la famille Maeght et des artistes. Ces derniers ont multiplié les dons car ils étaient liés à la galerie mais aussi partie prenante dans l’aventure. Aimé et Marguerite Maeght avaient souhaité créer cette fondation avec les artistes qu’ils défendaient. Chagall a réalisé une mosaïque, Braque le vitrail de la chapelle, Miró a abandonné ses droits pour les sculptures... On ne peut attendre aujourd’hui des donations d’artistes qui n’étaient pas défendus par Aimé et Marguerite Maeght. On ne peut pas non plus demander aux familles de Miró ou de Chagall qu’elles se privent d’un patrimoine pour remettre des œuvres à la Fondation. Les artistes ont suffisamment donné pour ne plus avoir à le faire. Quand nous avons organisé l’exposition Germaine Richier, la famille nous a donné une très grande sculpture. Nous recevons toujours des donations de collectionneurs. Michel Guy a légué à la Fondation cinq œuvres de Bram van Velde. Mais, il faut bien le reconnaître, le don ne figure pas dans les mœurs françaises.

Votre difficulté pour enrichir la collection est-elle le prix à payer de votre indépendance ?
Sans doute. En revanche, je suis intransigeant sur la qualité des expositions. Elles coûtent pourtant beaucoup moins cher que dans un musée national, mais nous sommes aussi beaucoup moins nombreux. Les grandes expositions engagent des œuvres venant du monde entier. Pour la “Russie et les avant-gardes”, cet été, nous allons présenter 145 œuvres de 46 artistes différents. Ces œuvres viennent pour moitié de Russie. Une telle exposition a bien évidemment un coût qui dépasse le million d’euros. Je monte mes expositions en dix à douze mois. Ce n’est pas sans peine, du fait de l’exigence extrême des prêteurs. Lorsque j’ai commencé à travailler sur la “Russie et les avant-gardes”, je me suis refusé d’écrire aux collectionneurs ou conservateurs américains. Je n’ai pas voulu les mettre dans l’embarras, ni attendre et hypothéquer le projet. J’ai eu raison de le faire. Je pense que cette exposition amènera des visiteurs, mais il est certain qu’on n’aura pas les Américains habituels. Si cette année se révèle déficitaire, on trouvera bien une parade pour reprendre le dessus l’an prochain. Nous sommes funambules.

Vous avez opté cette année pour une exposition thématique alors que votre programme comprend plus souvent des expositions monographiques.
Je programme tous les deux ans une grande exposition thématique, ce qui est déjà beaucoup pour un musée comme le nôtre. Nous sommes trois à travailler sur des projets qui exigent un temps fou. J’ai choisi cette année de faire la “Russie et les avant-gardes”, car c’était dans la lignée de notre exposition sur Kandinsky. Elle raconte l’histoire de la Russie du début du XXe siècle, avant, pendant et après le grand tohu-bohu de la révolution d’Octobre 1917. Je la fais au bon moment. Elle nous coûte sans doute trois fois moins cher aujourd’hui que plus tard.

L’art contemporain n’a franchi vos murs que par interstices. Est-ce une question de sensibilité personnelle ?
Je veux bien exposer l’art contemporain. Mais cela demande une place que nous n’avons pas. Il faudrait disposer d’une grande salle où l’on puisse présenter cet art parallèlement à la collection ou aux autres expositions. Les visiteurs ne viennent pas à la Fondation par hasard. Quand j’organise une exposition, je fais le pari de décrocher toute la collection. Les gens ne retrouvent plus leurs repères. On ne peut pas se permettre d’enlever ce qu’il y a de plus extraordinaire pour présenter à la place des artistes plus ou moins connus.

Quel est le profil de vos visiteurs ?
Nous recevons chaque année 250 000 visiteurs, plutôt jeunes et internationaux. C’est une clientèle qui comprend aussi bien Ronald Lauder que l’étudiant désargenté. Ce n’est pas le public estival de Cannes ou de Nice.

Votre fonds compte plus de plus de 5 000 œuvres, notamment des ensembles homogènes de Giacometti et Miró, vous permettant de proposer aussi des expositions clés en main. Que rapporte cette activité ?
J’ai été le premier à lancer cette initiative voilà un peu plus de quinze ans. Tout le monde s’était alors étonné, comme lorsque j’ai commencé à produire des sacs et des T-shirts. Maintenant, tout le monde le fait. Actuellement, nous présentons une exposition à la Fondation Vieira-Da-Silva, à Lisbonne, et une autre à Milan. Fin juin, nous allons envoyer quatre-vingts œuvres de la collection à Brême. Ces expositions clés en main représentent environ 20 % de notre budget.

Pensez-vous qu’avec l’assouplissement futur du régime des fondations d’autres institutions comme la vôtre verront le jour ?
Je souhaite qu’il y en ait énormément. Il n’est jamais bon d’être seul. La France a déjà trop tardé. Je voudrais que beaucoup de gens disposent de la même indépendance que moi pour qu’il n’y ait pas seulement une politique officielle. Ce dont je suis sûr, c’est de n’avoir jamais succombé à l’art officiel. Il suffit d’une dizaine de fondations comme la nôtre pour ne plus avoir un art artificiellement maintenu par l’État.

Fondation Maeght, 06570 Saint-Paul, tél. 04 93 32 81 63, tlj 10h-12h30, 14h30-18h, du 1er juillet au 30 septembre, tlj 10h-19h ; exposition “La Russie et les avant-gardes�?, du 2 juillet au 5 novembre, www.fondation-maeght.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°172 du 30 mai 2003, avec le titre suivant : Jean-Louis Prat : Fondation Maeght : l’art en liberté

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