Mercredi 21 février 2018

Guy Tosatto

Directeur du Musée des beaux-arts de Nantes

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 21 février 2008

La culture n’a occupé qu’une place restreinte dans les débats accompagnant les élections municipales. S’agit-il pour vous d’un consensus ou d’un désintérêt ?
Je crois que l’on ne peut pas généraliser les choses pour les élections municipales comme on peut le faire pour les présidentielles. On se situe ici moins dans une logique de partis, avec une ligne politique clairement affirmée pour ce qui concerne le domaine culturel, que dans une problématique locale où chaque programme correspond à des données particulières. C’est le cas à Nantes, où la culture tient une place très importante dans la dynamique de la municipalité actuelle et où elle représente un véritable enjeu. En revanche, on peut regretter que dans une ville comme Paris, où la culture a une fonction symbolique très forte, on ait réduit le débat politique à des rivalités de personnes, à des affaires... De fait, qui connaît le programme culturel de Messieurs Tiberi, Séguin, Delanoë ? Et qui s’en soucie ?

Le Congrès interprofessionnels de l’art contemporain (Cipac) se tiendra en novembre à Nantes. En tant que directeur d’un Musée de beaux-arts et ancien directeur d’institutions consacrées à l’art contemporain, qu’attendez-vous de ces rencontres ?
Le Cipac est né, notamment, du désir des professionnels de l’art contemporain de mieux se connaître, de partager leurs différentes expériences professionnelles et de se fédérer dans une période où leurs activités étaient fortement critiquées et remises en question. Dans le même registre, les conservateurs de musées d’art contemporain ont créé l’association CAC 40 qui a organisé deux journées de rencontres autour du thème “Les collections d’art contemporain en France et en Europe”, l’an dernier à Nîmes. Pour avoir vécu intensément ces journées, senti combien étaient nécessaires les rencontres, les échanges, les dialogues entre des responsables d’institutions trop souvent fermées sur elles-mêmes, je me réjouis de la perspective de pouvoir accueillir à Nantes des professionnels d’horizons très différents.

Le premier Prix Marcel-Duchamp vient d’être remis à Thomas Hirschhorn. Cette initiative marque-t-elle le réveil des collectionneurs français ? Pensez-vous que le prix puisse favoriser l’essor de la scène française à l’étranger ?
Que je sache, Thomas Hirschhorn est suisse ! Et bien qu’il ne faille pas s’enfermer dans des considérations de nationalités, si un jour il doit représenter un pays à la Biennale de Venise, ce sera la Suisse. Quoi qu’il en soit, les artistes suisses ne souffrent pas du même ostracisme à l’étranger que les français, et je ne suis pas vraiment convaincu qu’un prix puisse beaucoup aider à l’essor de la scène française à l’étranger. En revanche, je crois beaucoup au moteur que peut représenter un vaste réseau de collectionneurs privés, ambitieux et motivés. La figure d’un François Pinault est sans doute un cas extrême, mais il montre la voie d’une action qui pourrait à terme redonner une crédibilité à la scène française. Par ailleurs, je pense aussi que davantage de galeristes pugnaces, capables de travailler en synergie avec leurs homologues étrangers, serait aussi un bon moyen pour assurer une véritable et durable présence des artistes français sur la scène internationale. Une galerie parisienne ne peut pas prétendre aujourd’hui avoir l’exclusivité d’un artiste pour l’international, elle doit multiplier les contacts avec l’étranger.

La communauté internationale s’indigne de la destruction du patrimoine afghan par les talibans. Faut-il, comme le souhaite l’Unesco, criminaliser les atteintes aux biens culturels en temps de guerre ?
Comme toujours, lorsqu’il y a de véritables enjeux de société – ici l’instauration par les talibans d’une dictature religieuse –, la culture retrouve une place centrale. De fait, comme les nazis et leurs autodafés de sinistre mémoire, les talibans en Afghanistan veulent détruire la mémoire – l’imaginaire – d’un peuple : ses référents symboliques. Et ce n’est pas aux seuls malheureux Afghans que s’adressent les talibans : car dans leur barbarie, ils n’ignorent pas que l’Art, dans ses plus hautes manifestations – et c’est le cas pour les œuvres dont il est question – fait partie du patrimoine de l’humanité. Et c’est un peu de ce qui nous constitue tous – l’humain dans l’homme – que les talibans sont en train de détruire, d’effacer de notre monde et de notre conscience. Il faut dire non à ces destructions et mettre tout en œuvre pour s’y opposer, comme il faut dire non à toute atteinte aux droits de l’homme.

Au mois de juin se tiendra en Espagne la première Biennale de Valence. Que pensez-vous de l’explosion de ce type de manifestation et des artistes invités à la prochaine Biennale de Venise ?
Je ne connais pas le projet de la Biennale de Valence, mais je pense que dans un pays comme l’Espagne, où il n’existe pas de manifestations de ce genre, c’est plutôt une heureuse initiative. Cela étant, je ne suis pas sûr que la multiplication des manifestations de ce type, qui ont souvent beaucoup à voir avec des considérations touristiques et économiques, aille de pair avec une présupposée vitalité de l’art contemporain. Néanmoins, on ne peut nier le caractère informatif de ces grands rassemblements et la Biennale de Venise est attendue autant pour son contenant que pour son contenu. Concernant la liste des participants, je suis très curieux de voir où le représentant de l’Allemagne, Gregor Schneider, va nous entraîner – son exposition au Musée d’art moderne de la Ville de Paris était très perturbante – et je suis impatient de découvrir le Pavillon des États-Unis. Je considère Robert Gober comme le meilleur artiste américain de sa génération. La France, a, elle, fait le choix d’un jeune artiste. Pierre Huyghe a su convaincre sur la scène artistique et ses interventions ont toujours été pertinentes, mais est-il de taille à s’imposer dans ce type de manifestation ? Toutefois une biennale est une invitation à se dépasser, il s’agit d’un défi, d’un élément très stimulant. C’est peut-être ce qui a trop souvent manqué aux artistes français des générations précédentes.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
Deux expositions ont retenu mon attention : tout d’abord au Musée des beaux-arts de Rennes, l’exposition consacrée à Jacques de Bellange est en tous points admirable. Elle révèle une figure essentielle de l’art du XVIIe siècle, d’une modernité extraordinaire, d’une virtuosité véhémente et d’une étrangeté rare. Ensuite, à la galerie Durand-Dessert, une exposition consacrée à quatre artistes anglais dans les années 1970 : Alan Charlton, Victor Burgin, John Hilliard et David Tremlett. L’exposition est d’une grande rigueur, courageuse car a contrario de la mode, et passionnante par ce qu’elle suggère de l’esprit de cette époque, parfois si proche de la nôtre par ses contradictions.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°123 du 16 mars 2001, avec le titre suivant : Guy Tosatto

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