Vendredi 16 novembre 2018

L'actualité vue par

Guillaume Durand, journaliste

« L’art, c’est d’abord sortir de soi »

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 7 novembre 2003 - 1088 mots

Collectionneur, passionné d’art contemporain, Guillaume Durand a été initié très tôt à ce domaine grâce à l’éducation de ses parents, son père étant galeriste. Après avoir été professeur d’histoire et de géographie, il rejoint Europe 1 au début des années 1980 où il devient journaliste. Il participe ensuite à l’aventure de La Cinq version Berlusconi-Hersant, où il présente le journal de 20 heures. De 1994 à 1997, il est directeur adjoint de la rédaction de LCI, avant d’animer « Nulle Part Ailleurs » sur Canal jusqu’en juin 1999. Tout en étant conseiller auprès de Jérôme Bellay, directeur de l’antenne d’Europe 1, il anime sur France 2 trois jeudis par mois « Campus », le magazine de l’écrit. Guillaume Durand commente l’actualité.

 La septième édition de Paris Photo ouvre ses portes le 13 novembre. La foire a construit son succès en abordant tous les domaines de la photographie. Quel est celui qui attire le plus votre attention ?
Par mon métier, j’ai d’abord rencontré des photographes de reportage. Aujourd’hui, mon sentiment est celui d’une énorme confusion. Toute personne utilisant un appareil photo a pour ambition de devenir artiste, car le domaine est considéré comme la voie royale. Les photographes, qu’ils fassent du reportage, du naturalisme léché ou de la mode, ont tous pour ambition de devenir Man Ray. L’an passé à Paris Photo, j’étais attiré par un tirage d’une photographie des Rolling Stones. Je trouvai aussi passionnants les portraits de Picasso à la corrida par Lucien Clergue, mais ce ne sont pas des œuvres en soi. Andres Serrano est pour moi quelqu’un qui domine vraiment la situation. Je pourrais aussi citer Nan Goldin. Mais je suis quand même très marqué par les années 1980 et j’ai l’impression que les travaux de cette artiste vieillissent moins bien. Ils ont une part d’anecdotique. Serrano touche au sexe, à la sensualité, à la religion et à la mort. Je relisais récemment un entretien de Balthus sur le rapport entre la spiritualité et l’art, et Serrano parle justement de cela. Ses images religieuses ont pris une force considérable à travers les années, beaucoup plus que celles de l’entourage de Nan Goldin. Maintenant, il ne faut pas déconsidérer les « photographes de mode ». Avedon est un génie de la photo, nul besoin de savoir s’il s’agit de mode ou non.

L’art, et notamment l’art contemporain, est toujours aussi peu traité à la télévision. Comment l’expliquez-vous ?
J’ai souvent fait des propositions et la réponse a toujours été la même : cela n’intéresse personne. Aujourd’hui, parler d’art à la télévision revient à dire : pour ou contre l’art contemporain ? Cela me rappelle un débat chez Pivot, il y a vingt ans : pour ou contre la publicité ? Le sujet était enflammé, des sociologues s’opposaient à Jacques Séguela alors que la publicité avait déjà envahi l’imaginaire. En France, il existe encore des gens sérieux pour remettre en cause l’art contemporain. Ce débat entre académisme et avant-garde perdure. Même au sein de la critique, c’est la guerre, là où tout le monde devrait être du même côté. Nous ne sommes pas dans une situation favorable. En 1991, j’ai fait une grande émission à 20 h 30 sur La Cinq avec Jeff Koons. Le lendemain, Le Monde écrivait : « Durand […] fait de l’audience. Comme d’autres font le trottoir. » Je me suis fait insulter pour pornographie, car la télévision doit suivre la conception de Jean Vilar, amener quelque chose au peuple. Bien sûr, je suis tout sauf un saint, et le côté provocateur m’amusait. Mais avec les années, les gens sont mis face à leur propre inculture.

L’absence de l’art contemporain à la télévision n’est-elle pas liée à l’audimat ?
Le rejet de l’art contemporain n’appartient pas aux classes les plus défavorisées et les moins cultivées. J’ai toujours été frappé de l’incompréhension des intellectuels français à ce sujet. La peinture est une forme de silence et il est difficile d’y fixer une parole. Derrida a écrit un livre magnifique sur Atlan. Grand philosophe, pas très grand peintre ! En France, tout a reposé sur l’écrit puis, dans les années 1960, c’est le cinéma qui l’a emporté. Les intellectuels se sont intéressés au cinéma, comme si l’art contemporain n’existait pas. Mais c’est Picasso qui a marqué le XXe siècle, davantage que les romanciers et les philosophes. Il aura fallu attendre la fin du siècle pour s’en apercevoir. D’un autre côté, les musées sont pleins, les grandes expositions ont un vrai public. Cela va aller croissant par refus de la télévision et d’un cinéma standardisé. Je suis sévère avec le cinéma car il est très loin de la créativité de l’art contemporain de ces vingt dernières années.

L’art serait dans un temps plus long, là où la télévision ne serait que communication…
Il est évident qu’il y a des regards différents et une contradiction de fond. L’un est un regard actif là où l’autre est passif. Je parle seulement de donner des informations. Je suis toujours frappé par le traitement réservé à l’art. Cette année, en plein milieu de la FIAC, on a sorti l’histoire de Joseph : un peintre mort dans la misère et à côté duquel tous les marchands seraient passés. Il y a quelques années, c’était les attaques de Jean-Philippe Domecq contre l’art contemporain. À chaque fois qu’il y a une manifestation d’art contemporain, il y a toujours un événement pour la remettre en cause. En octobre, l’art contemporain n’était pas à la FIAC mais dans la rue, avec Joseph, descendant de Rauschenberg et Basquiat… Toujours ce phénomène de diversion, de méfiance, et l’éternelle question de l’art et de l’argent. Les artistes, quand ils ont la chance de vivre avec les collectionneurs et les musées, n’ont pas besoin du public et le public se venge. C’est une contradiction de fond : le cinéma ne peut pas vivre sans public, à l’inverse de Richard Serra. Toutes les pétitions du monde contre l’installation de ses œuvres dans les rues ne l’empêchent pas d’être acheté par les colectionneurs les plus fortunés et d’être le plus grand sculpteur américain vivant.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
La FIAC, qui n’était pas aussi mauvaise que tout le monde a voulu le dire, et l’exposition de Mariko Mori à la galerie Emmanuel Perrotin. Pour moi comme pour vous et vos lecteurs, le principal problème est désormais que l’actualité est mondialisée. Il faudrait pouvoir sortir de chez nous davantage, on ne peut pas se contenter de courriers électroniques et de reproductions. D’ailleurs, l’art c’est d’abord et avant tout sortir de soi.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°180 du 7 novembre 2003, avec le titre suivant : Guillaume Durand, journaliste

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque