Jeudi 13 décembre 2018

Guénola Groud - La conservation du patrimoine des cimetières

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 18 novembre 2016 - 666 mots

Guénola Groud est conservateur général du patrimoine, responsable de la cellule patrimoine du Service des cimetières de la Ville de Paris depuis 2007.

Vous codirigez la première synthèse sur le patrimoine funéraire en France, pourquoi ce domaine si riche n’a-t-il pas fait l’objet d’une publication d’envergure plus tôt ?
Il n’y a jamais eu de grande campagne nationale, car le recensement de ce patrimoine dépend essentiellement des services régionaux de l’inventaire. Or, cette problématique a été investie de manière très variable selon les régions, et les cimetières sont donc inégalement documentés. Certaines municipalités et associations se sont aussi emparées de cette problématique, essentiellement dans le monde rural, car, paradoxalement, les cimetières urbains sont les moins étudiés. Je crois que le Père-Lachaise, qui a fait l’objet de plusieurs publications, a un peu fait de l’ombre à tous les autres. Alors qu’il y a vraiment des cimetières magnifiques et mieux préservés en région, mais nettement moins connus, comme le Monumental de Rouen ou La Madeleine à Amiens. Ce dernier, protégé au titre des Monuments historiques, a d’ailleurs été particulièrement bien étudié. Son inventaire, qui est le plus complet de France, est accessible en ligne.

Même pour les grands architectes, ce patrimoine demeure peu connu, pourquoi ? 
En effet, la plupart des grands architectes ont réalisé des tombeaux, soit dans le cadre d’une commande, soit à titre personnel. C’est par exemple le cas de Labrouste, Baltard, Viollet-le-Duc, mais aussi des frères Perret. Ce patrimoine est mal identifié, car les sources sont souvent difficiles à trouver. Alors que la plupart des archives des architectes ont été déposées dans des archives publiques, c’est rarement le cas des documents relatifs aux tombeaux, puisqu’il s’agit de commandes privées. Les dessins préparatoires et les documents ont donc globalement échappé aux grandes monographies, mais cela change progressivement. Cette méconnaissance est d’autant plus dommageable qu’elle a conduit à des destructions. Depuis la loi de 1924, les communes sont en effet autorisées à reprendre des concessions perpétuelles abandonnées pour les exploiter. Certaines instances patrimoniales se sont émues des conséquences de cette loi, qui altère l’unité d’ensemble, et ont essayé de protéger les cimetières historiques. C’est notamment le cas de la commission du Vieux Paris qui s’est battue pendant trente ans pour protéger le Père-Lachaise.

Quels sont les facteurs qui rendent la conservation de ce patrimoine si difficile ?
La protection des cimetières est difficile, car elle repose sur l’application de plusieurs codes ; de plus, les maires n’ont pas le droit de réglementer l’esthétique et ils sont démunis face aux prérogatives des titulaires des concessions. En effet, ce qui fait la caractéristique du cimetière, c’est qu’il s’agit d’un équipement public, où la commune est en charge de l’entretien et de la police des cimetières, mais où chaque concession est une propriété privée. C’est pour cette raison que les communes ne peuvent généralement pas intervenir, même quand un monument s’abîme et que la famille n’agit pas. Outre ces questions de propriété, le cimetière est un lieu où se cumule l’un des plus grands nombres de facteurs défavorables à la conservation : intempéries, pollution et végétation. Sans même parler de l’action humaine, c’est-à-dire le changement de goût, mais aussi le vandalisme et le vol. Un des enjeux est aussi de conserver ce patrimoine sans bloquer l’activité funéraire. Dans cette optique, plusieurs cimetières ont restauré des chapelles anciennes pour les transformer en mini-columbariums.

A lire

Guénola Groud est l’auteure, avec Régis Bertrand, de Cimetières et tombeaux, aux Éditions du Patrimoine, 296 p. 49 €.

Cimetière
Religieusement neutre, le cimetière français a statut de domaine public municipal ; espace ouvert au public, souvent planté et urbanisé, il constitue parfois un véritable musée à ciel ouvert.

33 000
C’est environ le nombre de tombes du Père-Lachaise protégées au titre des Monuments historiques.

« Les villes n’ont pas forcément conscience de la valeur de ce patrimoine, il existe peu d’ouvrages sur ce sujet et la majorité se borne à recenser les tombes des hommes connus sans en proposer la moindre analyse artistique. » Régis Bertrand, coauteur de l’ouvrage.  »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°696 du 1 décembre 2016, avec le titre suivant : Guénola Groud - La conservation du patrimoine des cimetières

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