Gary Hill, quand penser c’est voir

L'ŒIL

Le 5 novembre 2007

Gary Hill travaille avec les médiums d’aujourd’hui : le film, la projection, la performance, les images électroniques et l’espace sonore qu’il explore dans leurs matérialités poétiques.
Il joue avec les ralentis et les scansions de la bande vidéo et avec la bande sonore, les rythmes répétitifs et l’inversion – questionnant la linéarité du temps et l’envers des choses.
Le fonctionnement du langage comme l’image sont ainsi saisis dans leur plasticité.

Le parcours de Gary Hill est étonnant. À quatorze ans, il est champion de skate-board ; à quinze ans, la première dose de LSD lui fait explorer les limites de la perception ; à quarante-quatre ans, il reçoit le prix du Lion d’or en sculpture à la Biennale de Venise en 1995. L’artiste californien vit à Seattle, quand s’il ne sillonne pas le monde. Actuellement il prépare une exposition pour la fondation Cartier à Paris, en 2005. Cette année, il enseigne aux Beaux-Arts à Paris et au Fresnoy à Tourcoing, nous l’avons rencontré à cette occasion.
Gary Hill nous avoue que la caméra est comme une extension de lui-même, qui lui permet de penser à haute voix. Ainsi la vidéo rend tangible un espace mental souvent en dialogue avec des interrogations philosophiques. Plein d’humour, il dira de Martin Heidegger : « Est-ce que ses écrits n’auraient pas été très différents s’il avait vécu près de la mer. »
L’œuvre de fiction Thomas l’obscur de Maurice Blanchot lui a inspiré Incidence of Catastrophe, 1987-1988, une bande vidéo en couleurs. On y voit Gary Hill en train de lire, la feuille blanche éclipse le monde, il s’enfonce dans la forêt des lettres, la page du livre devient immense, sa main frappe contre le papier, qui résonne, les mots s’érigent en image… il s’échappe, se perd et finalement revient de sa quête du savoir, épuisé gisant dans ses propres excréments au sol. Le processus de la lecture s’inscrit dans une expérience autobiographique. La référence au livre est également omniprésente dans l’installation Disturbance (among the jars), 1988. Les sept moniteurs présentent sept personnages de plain-pied, des gens de la rue, des acteurs, des poètes, et parmi eux le philosophe Jacques Derrida. Chacun lit à sa façon les passages des Évangiles gnostiques de la bibliothèque de Nag Hammadi, trouvés dans des jarres en Égypte, en 1945. En ce qui concerne Derrida, il va inlassablement d’un bout à l’autre de l’écran, traversant une pièce blanche lui-même vêtu de blanc. Son parcours est précisément son corps, sa personne constituant le fil conducteur de l’œuvre à travers l’espace de multiples moniteurs qui produisent une fragmentation en différents points de vue.
Derrida enfile les lignes et la suite de mots comme s’il sillonnait une phrase au sens propre et figuré. L’image s’inverse ou plutôt la main qui tient le livre, comme si on tournait les pages, et lire devient alors un acte physique.
Gary Hill questionne le réel, cependant il part toujours de situations banales. Dans Why Do Things Get In a Muddle ? (Come on Petunia), 1984, une bande vidéo en couleurs, une fille récite un texte à son père. Soudain, elle dit les mots à l’envers, les lettres tombent éparses et sa tête tourne. Le monde se dissout dans un brouillon de phrases incompréhensibles et d’images confuses.
L’intelligibilité du monde s’opère-t-elle à travers le juste déroulement des mots ? Et si on les inversait ? Dans l’installation projective Remarks on color de 1994, la fille de Gary Hill, qui a huit ans, déchiffre le texte de Ludwig Wittgenstein. Elle a du mal à prononcer certains mots qu’elle ne comprend visiblement pas, elle se tortille, pendant que l’œil de la caméra la fixe inlassablement. Sa parole va à l’encontre de son entendement. Gary Hill précipite ses acteurs dans des situations inconnues pour faire ressortir ici le processus de l’apprentissage de la lecture, qui devient une métaphore de la violence du monde adulte.
« Et si la main gauche ne sait pas ce que la main droite est en train de faire… et si la partie droite du cerveau ne communique pas avec la partie gauche. » Dans Goats & Sheep, 2001, une monobande, deux mains déploient l’action tel un langage d’aveugle, et une voix interroge la perception de l’espace entre la gauche et la droite, les hémisphères droit et gauche du cerveau, l’inversion de l’image dans le miroir, la symétrie et le dédoublement. Ces phrases sculptées par les gestes des doigts se font de plus en plus incisives, et la voix de plus en plus insistante. Cette performance happe le spectateur. Gary Hill examine les phénomènes de la perception toujours liés à la médiation du corps. Le spectateur s’identifie à la subjectivité de l’artiste et à son effort physique. Dans Site Recite (a prologue) de 1989, une bande vidéo en couleurs, le regard scrute les choses, comme un sculpteur depuis différents angles, de haut en bas mais aussi de près et de loin, en leur tridimensionnalité. Dans le temps suspendu de la caméra, il focalise les objets, les estompe jusqu’à ce qu’ils se transforment en surfaces quasi abstraites. En outre, l’observation stroboscopique fondée sur la saturation des impressions défie la visibilité. Que reste-t-il de l’image si elle est projetée à toute vitesse ?
Gary Hill déconstruit la visibilité apparente du monde, ainsi que la terminologie anglaise du vanishing point (point de fuite), formule sur laquelle il s’explique dans Happenstance (part one of many parts), 1982-1983, une bande vidéo en noir et blanc. C’est le moment particulier où le monde se dissipe et où le regard érigé bascule. Le contrôle de soi faillit et s’évanouit. Gary Hill vit dans son propre corps le morcellement du monde et de là émerge un processus mental qui se communique au spectateur.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°555 du 1 février 2004, avec le titre suivant : Gary Hill, quand penser c’est voir

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