Vendredi 23 février 2018

Art-Cinéma

Filmer un mensonge

Le \"documentaire de création\" cherche sa voie

Le Journal des Arts

Le 14 avril 2010

Le temps est révolu où le documentaire, conçu comme dans les années cinquante, assénait des vérités définitives sur un ton solennel et compassé. Aujourd’hui, le film sur l’art revêt de multiples formes, même s’il est soumis à des contraintes spécifiques. À l’occasion de la 4e Biennale internationale du film sur l’art, qui s’est déroulée en octobre au Centre Pompidou, questions aux principaux réalisateurs français du genre.

PARIS - "Comme pour le peintre, se posent au réalisateur du film d’art des problèmes de cadrage, de lumière, de mise en scène et de captation du spectateur", résume le réalisateur de l’émission télévisée "Palettes", Alain Jaubert. Ses films, diffusés sur Arte, décryptent les toiles à la manière d’une énigme. "Je prends un tableau comme un objet, je raconte son histoire, je montre comment il a été peint et pourquoi il a un impact sur nous. Je donne les clefs…"

Cette analyse didactique et savante des œuvres d’art, de Piero della Francesca à Picasso, est un cas isolé dans la production de films sur l’art. Hormis les "produits audiovisuels", films de commande destinés à accompagner une exposition (le récent "Nicolas Poussin, partis-pris d’une exposition" de Jean-Paul Fargier, ou encore "Citizen Barnes", du même Jaubert, en collaboration avec Philippe Pilard), il existe surtout un "documentaire de création", qui s’efforce de trouver de nouvelles voies.

Le cinéma dit l’imaginaire
"Je ne crois pas au regard objectif, il y a toujours une subjectivité à filmer l’art : on cadre, on choisit, on met en lumière, affirme le réalisateur Pierre Coulibeuf. Soit on fait de l’intelligible : en proposant du savoir, de l’information, un commentaire écrit et illustré d’une exposition, soit on fait du sensible. En produisant des émotions, on fait œuvre de création." C’est le cas d’un de ses court-métrages présenté à la Biennale, "Samout et Moutnefret", une fiction poétique qui imagine une histoire d’amour entre les deux statuettes du département des Antiquités égyptiennes du Musée du Louvre. "Le documentaire raconte le réél, le cinéma dit l’imaginaire de celui qui filme", poursuit Pierre Coulibeuf.

Écho semblable du côté de Christophe Loizillon. "C’est absurde de filmer la peinture. Jamais on ne rendra les couleurs d’une toile, le cinéma est un instrument déformant. Quand on filme un artiste, on filme un mensonge", explique le réalisateur, qui ne s’intéresse qu’aux artistes vivants : Georges Rousse, Roman Opalka, ou François Morellet avant son décès. Gérard Reynal, lauréat de cette 4e biennale avec "Les offrandes d’Alfred Manessier", a lui aussi une démarche d’auteur. "Je cherche à aller au-delà des apparences, je cherche des regards atypiques qui ne soient pas le rendu du réel", dit-il. Pari réussi avec ce film dont la composition et la lumière sont un bel hommage à l’œuvre du peintre abstrait.

Transmettre du désir
Gérard Reynal, pas plus que Christophe Loizillon ou Pierre Coulibeuf, n’a l’impression de faire du film sur l’art. Ils font du cinéma, et rien d’autre. "Je filme ce sujet comme n’importe quel autre", renchérit Stan Neuman, auteur des "Derniers marranes" et de "Nadar, photographe", film en compétition à la biennale. "Je me heurte simplement à des problèmes spécifiques. Face à ce qui est déjà une représentation, je cherche un dispositif pour lutter avec les œuvres, et mettre de la distance". Ainsi, au lieu de filmer les photos de Nadar plein cadre ou de les balayer d’un mouvement artificiel de caméra, Stan Neuman procède par découpages, à l’aide d’un système de caches dévoilant successivement l’expression d’un visage (Sarah Bernhardt) ou l’axe d’un corps (Baudelaire). Après, tout n’est que justesse du regard. "Quand le film est-il juste ? s’interroge encore Neuman. Quand il ne transmet pas du savoir, mais du désir…"

Palmarès de la 4e Biennale internationale du film d’art

Prix \"Luciano Emmer\" de la mise en scène décerné par le Musée national d’art moderne au film \"Sophie Tauber-Arp\", de Christopher Kuhn.

Prix \"Association des amis du Musée Rodin\" décerné par l’Association des amis du Musée Rodin au film \"Les vitraux de Soulages à Conques\", de Jean-Noël Cristiani.

Prix \"Henri Storck\" de l’image décerné par le Musée national d’art moderne au film \"les Offrandes d’Alfred Manessier\", de Gérard Raynal.

Prix du récit, doté par le Musée du Louvre, au film \"Money Man\", de Philip Haas.

Le jury était présidé par Nelly Kaplan. La biennale s’est déroulée du 19 au 24 octobre au Centre Pompidou.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°9 du 1 décembre 1994, avec le titre suivant : Filmer un mensonge

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