Architecture

Etapes wallones

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2007

Depuis une dizaine d’années, la région wallone, en Belgique, a entrepris un gigantesque chantier de réhabilitation-reconversion de son patrimoine industriel des XIXe et XXe siècle – sinistré par la crise économique et l’abandon des charbonnages – en faisant intervenir des architectes contemporains. De Namur à Mons en passant par Charleroi s’étire dorénavant une guirlande de lieux magnifiques aux activités multiples.

Prendre le Thalys jusqu’à Bruxelles et, de là, filer au volant d’une voiture vers le sud, en direction de Namur, capitale de la Wallonie, haut lieu militaire qui garde en ses murs les souvenirs de Jules César tout autant que de Vauban.
À quelques encablures de là, en bordure de Meuse, les moulins de Beez. Deux bâtiments massifs, vaguement crénelés, unis par une passerelle s’élançant en plein vide au niveau du deuxième étage. Cet assemblage de briques d’un équilibre et d’une harmonie rares a été édifié en 1901 et reconstruit à l’identique en 1920 à la suite d’un incendie. Après une cessation d’activité en 1986, le gouvernement Wallon rachète les moulins en 1994, et décide de le réhabiliter et de l’affecter à d’autres activités. Ce sera donc le siège du cabinet du ministre de l’Emploi et de la Formation, celui des archives régionales et de deux petits musées, l’un consacré à la Meuse, l’autre à l’histoire des sciences et des techniques. Rénové par les architectes namurois de l’Atelier de l’Arbre d’or, l’ensemble est ensuite confié à : Andrée Putman pour les intérieurs qu’elle traite dans des tonalités blanches, évocation de la farine ; Pierre Culot, sculpteur-paysagiste, pour l’aménagement des abords, et Yann Kersalé pour la mise en lumière nocturne. D’emblée, le gouvernement wallon affiche ses ambitions : faire appel à des créateurs de renommée internationale pour leur talent et leur notoriété.
Proche de Charleroi, à Marcinelle, le charbonnage du Bois du Cazier a été tragiquement rendu célèbre en août 1956 lorsqu’un incendie coûta la vie à 262 mineurs de douze nationalités différentes. Onze ans plus tard, en décembre 1967, l’exploitation charbonnière cesse et, en 1990, l’ensemble des bâtiments formant le carreau est classé monument historique. En 2002, le Bois du Cazier, remarquablement rénové, ouvre à nouveau ses portes, sous la forme d’un Musée de l’industrie, d’une mémoire du charbonnage et d’un mémorial à la catastrophe de 1956. Cohabitent là trois majestueux frontons de brique et deux chevalements, le premier métallique et datant des origines du lieu, le second tout de béton et de briques et édifié dans les années 1960, l’un et l’autre hiératiques et  complémentaires.
À mi-chemin, il convient de se souvenir que si la révolution industrielle est née en Angleterre, c’est précisément en Wallonie, dans le Brabant et le Hainaut, qu’elle a démarré sur le continent.Rien d’étonnant dès lors de se trouver confronté à Strépy-Bracquegnies, entre Mons et Charleroi, sur le canal du Centre, à un ouvrage d’art saisissant, récemment classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco : un ensemble de quatre ascenseurs pour bateaux, conçu dès 1811 par l’ingénieur anglais Edwin Clark et inauguré en 1917. Fonctionnant sur le principe des vases communicants (un bateau descend, tandis que l’autre monte), il permet à des péniches pesant jusqu’à 1 350 tonnes de franchir une dénivellation de 73 mètres. Le lieu est empreint d’un bucolisme romantique en parfaite harmonie avec cet amoncellement de fer et d’acier.
À quelques kilomètres de là, à Frameries, un terril de 70 mètres de haut reconquis par une végétation exubérante voisine avec une ancienne voie ferrée. Celle-ci conduit jusqu’à un silo de briques et de béton, un belvédère incroyable de présence perché à 17 mètres de hauteur sur ses 35 jambes en béton, un châssis à molettes élégant et unique culminant à 60 mètres, équipé d’un ascenseur panoramique, et à une salle de machines au volume impressionnant. Le charbonnage du Crachet, friche industrielle de 70 hectares, désactivé en 1961, classé en 1989, est devenu en 2000 le PASS, parc d’aventures scientifiques dans un site bien réel et émouvant. Là encore, un concours international d’architecture a été organisé, emporté en 1997 par Jean Nouvel, qui a réhabilité et agrandi remarquablement l’ensemble. D’autant que son goût marqué pour les bardages industriels métalliques, comme en témoigne l’immense passerelle de 200 mètres de long, s’élançant sur un dénivelé de 17 mètres et conduisant au cœur du PASS, et sa volonté de “gratter la peau des murs” pour en faire apparaître la vraie nature, trouve ici sa juste raison d’être. Depuis un an, Nouvel s’est retiré du projet toujours en cours et a transmis le flambeau au jeune architecte Laurent Niget, auparavant chef de projet du PASS. L’aventure se perpétue donc dans une belle unité.
Apothéose, le Grand Hornu, ensemble minier conçu en 1840 par Bruno Renard, élève de Percier et de Fontaine, menacé de démolition en 1970, sauvé du désastre par l’architecte Henri Guchez, racheté en 1989 par la Province du Hainaut et enfin classé. Ce site admi- rable où domine la brique vaut largement la saline d’Arc-et-Senans de Claude Nicolas Ledoux, avec ses pavillons, ses magasins, ses écuries et basses-cours, ses porches et ses maisons ouvrières… Aujourd’hui, le Grand Hornu abrite, dans une aile parfaitement réaménagée par l’architecte Pierre Hebbelinck, le Musée d’art contemporain de la communauté française de Belgique (lire le JdA n° 153, 30 août 2002), tandis que l’association Grand Hornu Images y organise des expositions temporaires consacrées, notamment, au design (Martin Szekely et, à partir du 22 mai, Matali Crasset...).
Au total, une promenade pleine de charme, de nostalgie, de découvertes et de contemporanéité. Un itinéraire où se déploie le meilleur de l’architecture utilitaire des XIXe, XXe et XXIe siècles. Et où dominent les ascenseurs à bateaux de Strépy, la salle des trémies du PASS, sorte de crypte éblouissante et, en guise de cathédrale, l’imposant bâtiment de construction des machines du Grand Hornu.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°171 du 16 mai 2003, avec le titre suivant : Etapes wallones

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