Samedi 24 février 2018

Salon du meuble de Milan

Érotisme chic

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007

La manifestation a témoigné de la frontière de plus en plus floue entre art et design.

MILAN - Le 46e Salon international du meuble de Milan, qui s’est déroulé du 18 au 23 avril, a rengainé sa panoplie florale exhibée l’an passé pour adopter une tenue assurément moins « fleur bleue ». Place cette année à l’érotisme chic, même si ce dernier frôle souvent le mauvais goût. Pour preuve : le canapé Privé de Philippe Starck chez Cassina, sorte de lupanar en cuir capitonné clairement inspiré du siège Barcelona de Mies van der Rohe. Cette assise « multi-usages » est dotée de divers accessoires : anneaux, poignées, plans d’appui à hauteur variable, voire, pour des utilisateurs fiers de leur corps ou au regard plus clinique, d’un… miroir. La firme Edra, elle, explore « les sensations liées au plaisir de toucher, d’effleurer, de caresser ». Résultats : le repoussant fauteuil Leatherworks de Fernando et Humberto Campana, mille-feuille de cuir imprimé « croco » et reptile, et le divan Chantilly d’Inga Sempé, aussi indigeste que la crème du même nom.
Mais les rêves de ce Milan 2007 ne sont pas que vils fantasmes. Ils peuvent aussi prendre l’allure d’un conte de fée, entre un gigantesque Pinocchio tout en mosaïque (Jaime Hayon, Bisazza) et des meubles façon maison des trois ours de Maarteen Baas (série Sculpt). Chez Cor Unum, les centres de table sont des amoncellements merveilleux d’animaux (Bertjan Pot, The Gathering) ou des montagnes aux cimes couvertes de sucre glace (Ineke Hans, Sugar Candy Mountain). La chaise en métal découpé Chair of textures de Tjep (Droog Design) ressemble à un livre d’images d’où s’échappent des papillons. Tandis que la suspension Sleeping Beauty [« la belle au bois dormant »] de Nadine Sterk (Design Academy Eindhoven) est une lampe qui tricote elle-même son propre abat-jour. Mieux : les motifs du papier peint Look at your Walls de Christopher Pearson (Droog Design) s’animent, tout comme la nappe interactive Play with Food d’Osman Khan qui se colore dès qu’un doigt ou qu’un objet l’effleure. Qui dit fiction dit aussi échelle démesurée. S’agit-il d’un artifice pour stimuler l’imagination ? Le visiteur en tout cas déambule telle Alice au pays des merveilles au milieu d’une vaisselle géante (Studio Job, Bisazza) ou dans un monde truffé d’énormes cloches en polyester (Marcel Wanders, Big Ben). Attention toutefois : le conte de fée peut rapidement virer au cauchemar. Il ne fait pas bon, en effet, de s’assoupir dans le lit Ness de Jakob et McFarlane (Sawaya & Moroni), réseau lourdingue de tuyaux d’aluminium qui veut faire croire à un nid douillet. C’est raté ! Ailleurs, les araignées rôdent : la table Fiber de Marc Sadler (Liv’it) repose sur des pattes effilées en fibre de carbone et la suspension Araña de Ben Jakober et Yannick Vu (Swarovski) est accrochée à l’envers au plafond tel un arachnide. Jadis enchanteur et enchanté, le Crystal Palace de Swarovski s’essouffle quelque peu aujourd’hui, exhibant l’une des pièces les plus laides du Salon : le luminaire Rock Royal du Sheikh Majed Al-Sabah (Koweït), enchevêtrement de couronnes et de cristaux « noirs comme le pétrole de la région » (sic !).

Rétro technologique
Pas de quoi déprimer pourtant car les bonnes surprises existent. Côté créateurs, le designer français Patrick Jouin dévoile la chaise Thalya (Kartell) qui mixe silhouette délicatement rétro et haute technologie – du polycarbonate injecté au gaz – et arbore un joyeux entrelacs de rayures, histoire de prévenir la morsure du temps. Côté fabricant, c’est l’éditeur transalpin Moroso qui remporte la mise haut la main avec, dans son showroom de la via Pontaccio, une très belle installation du Japonais Tokujin Yoshioka et, au Salon, un judicieux tir groupé : le canapé Volant (Patricia Urquiola), la chaise Wavy Misfits (Ron Arad), le fauteuil Helix (Linko) et deux tables : celle de Kram & Weisshaar (Stealth) et celle de Diez & De La Fontaine (Bent).
Reste que le fait marquant de ce Milan 2007 est la présence appuyée, à côté des fabricants, des marchands. L’édition limitée pullule, brouillant davantage encore les cartes du design. Régulièrement, les galeries milanaises – Clio-Calvi, Design Gallery, Post Design, Nilufar… – exposent les maîtres italiens – Sottsass, Branzi, De Lucchi, Marotta… De temps à autre, des galeries étrangères s’invitent à la table comme la Galerie Mourmans (Knokke-le-Zoute, Belgique) qui montre Bodyguards, ultimes ouvrages en aluminium poli de Ron Arad. Cette année, de nouveaux galeristes entrent en piste. Ainsi, la Galerie Kreo (Paris) présente-t-elle deux pièces du quatuor suédois Front : Changing Cupboard, une armoire dont la façade change sans cesse tel un panneau d’affichage urbain, et Divided, une commode dont les tiroirs ne s’empilent pas les uns sur les autres. De son côté, la Galerie Moss (New York) a produit la collection Homework du duo Studio Job, sept objets à la fois banals et emblèmes du quotidien néerlandais : chopes à bière, lanterne, bouteille de lait, entonnoir, tabouret à traire… Chaque pièce, en bronze, est éditée à cinq exemplaires (de 24 000 à 39 000 dollars – de 17 753 à 28 849 euros). Pour le galeriste Owen Moss, « dans ce travail, le sujet a rapport au design, mais le processus de fabrication, c’est de l’art ». Alors art ou design ? La question n’a, semble-t-il, pas lieu d’être. « Auparavant, explique Moss, lorsqu’on parlait de design, on pensait inévitablement à la fonctionnalité, or ce n’est plus vrai aujourd’hui. La frontière entre art et design est de plus en plus floue. Et ce n’est qu’un début ». Pour Paolo Moroni (Sawaya et Moroni), qui présente entre autres l’assise Sit-Sat de Doriana et Massimiliano Fuksas – édition limitée à 50 000 euros pièce –, « c’est la ligne rouge de la moralité qui est de plus en plus floue », fustigeant l’envolée actuelle et irraisonnée des prix, notamment en salle des ventes. « Cela ne sert pas le design, regrette-t-il, car les pièces très chères n’ont en réalité pas de valeur. Moi, je n’aime pas inventer des histoires autour des objets : je construis des projets, les réalise et les vends, point. Que certains cherchent à spéculer, je n’y peux rien. Et je préfère d’ailleurs ne pas entrer dans ce jeu-là ». Selon Moroni, l’un des premiers fautifs de « ce jeu-là » est le marché de l’art, car « il a fait croire que les convergences entre art et design étaient bien plus importantes qu’elles ne le sont en réalité ». Affaire à suivre donc.
Deux expositions enfin se sont partagé la vedette à Milan. Au Palazzo Reale (1), « Chambre avec vue, Art et intérieurs en Italie 1900-2000 » fait découvrir ou redécouvrir avec plaisir moult créateurs transalpins fameux, de Carlo Bugatti à Ico Parisi en passant par Marcello Piacentini ou Vittoriano Vigano. À La Triennale, l’exposition « Super Normal » proposée par le designer japonais Naoto Fukasawa et son collègue anglais Jasper Morrison réunissait quelque deux cents objets de la vie quotidienne dont, bizarrement, les propres créations des deux commissaires. Ici, c’est l’intitulé de la présentation qui pose problème : Pourquoi « Super Normal » ? La « normalité » est toujours une notion difficile à appréhender. Même dans le design.

(1) Jusqu’au 1er juillet, Palazzo Reale, 12, Piazza Duomo, Milan, tél.  39 0287 5672, www.comune.milano.it/palazzoreale, tlj sauf lundi 9h30-19h30.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°260 du 25 mai 2007, avec le titre suivant : Érotisme chic

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