Venise

Deux Biennales en une

Arts visuels et architecture sont réunis au détriment d’Aperto qui disparaît

Le Journal des Arts

Le 1 juillet 1994

La prochaine Biennale de Venise sera inaugurée les 7, 8 et 9 juin 1995, avec une nouveauté importante. La quarante-sixième Exposition des arts visuels (directeur : Jean Clair) et la sixième Exposition internationale d’architecture (directeur : Hans Hollein) vont se dérouler en même temps. Même titre, \"Identité et altérité\", mêmes lieux pour cette première dans l’histoire de la Biennale.

VENISE - Cette proposition n’a pas manqué de soulever des objections, surtout de la part des commissaires étrangers, réunis à Venise les 3 et 4 juin passés. Satisfaits de la nomination des directeurs au niveau européen, plusieurs ont stigmatisé la difficulté d’organiser en même temps, en l’espace d’un an, deux expositions, d’autant plus que les budgets ont déjà été définis – probablement aussi le choix des artistes – et que l’espace d’exposition des différents pavillons sera d’autant plus réduit. La nouvelle commissaire du pavillon des États-Unis, Marylin A. Zeitlin, a déclaré : "Pas un centimètre et pas un dollar de plus !" par rapport à ce qui a déjà été programmé. Les commissaires de l’Autriche et de l’Australie se sont montrés plus ouverts.

L’autre problème posé par la présence simultanée de deux expositions vise les espaces d’exposition. La section "Architecture" requiert une présence dans les jardins, en se réservant l’entrée du pavillon d’Italie (avec la coupole de Galileo Chini), et en proposant la construction d’un pavillon provisoire, toujours dans les jardins, avec un espace d’exposition et un centre d’information. Les autres lieux prévus pour l’architecture sont les Anciens greniers de la Giudecca – siège de la précédente édition des "Glissements" – et l’Arsenal – lieu précédent de la section "Aperto". Sur la suppression de cette section réservée aux jeunes talents, certains commissaires étrangers ont émis des commentaires défavorables, notamment ceux des États-Unis et de la Grande-Bretagne.

L’exposition des arts visuels, centrée sur la présentation historique, a sa place naturelle dans le pavillon d’Italie, mais elle devrait aussi s’étendre au Palazzo Grassi. Il s’agirait ici d’une grande nouveauté, signe manifeste des changements culturels profonds qui affectent l’Italie. La Biennale représentant le pôle public et le palais Grassi – appartenant à Fiat – le pôle privé, leurs initiatives s’étaient jusque-là déroulées parallèlement, pour ne pas dire en concurrence.

En tout état de cause, c’est la mairie de Venise qui, à travers sa politique des espaces culturels, tend à gérer de plus en plus les manifestations. Elle devrait, pour 1995, garantir la fonctionnalité des espaces en rénovant le pavillon d’Italie, siège historique de toutes les Biennales – quoique les travaux ne soient pas encore commencés –, mais les perspectives d’avenir sont bien plus ambitieuses. Gianfranco Mossetto, assesseur chargé de la Culture, programme l’utilisation des divers pavillons toute l’année, pour organiser des expositions temporaires.

Le pavillon d’Italie devient un musée
Le pavillon d’Italie, lui, devrait se transformer en un musée permanent d’art contemporain, avec des œuvres des années 60 et postérieures. Dans cette perspective, on ne sait pas trop si les jardins continueront d’abriter les manifestations de la Biennale. Entre autres choses, il faut tenir compte du fait que beaucoup de pavillons étrangers appartiennent à leur propre pays.

Jean Clair a commencé de définir un programme provisoire d’exposition. Le thème "Identité et altérité", fondé sur une confrontation des théories scientifiques "de Lombroso à la Réalité virtuelle" sera articulé en huit sections chronologiques. La première (1895-1905) présentera l’époque du positivisme, sous son double aspect de l’identité anthropométrique (Rodin, Degas, Leibl) et de la recherche de l’invisible "au-delà de la vue" (Mondrian et Kandinsky). La seconde (1905-1915) sera consacrée à "l’âge des avant-gardes", dont les "ismes" historiques seront mis en relation avec les grandes innovations technologiques de l’époque (automobiles et avions).
Troisième section (1915-1930) : rappel à l’ordre et tentation de la norme. L’opposition est ici entre "l’Expressionnisme et le Classicisme". Quatrième section (1930-1945) : "Art dégénéré / art totalitaire, Spartacus et Olympie". En Europe occidentale, la confrontation se déroule entre l’iconographie mussolinienne et celle des nazis, face à l’expressionnisme d’un Kokoschka et d’un Music, et face à l’affirmation du Surréalisme ; à l’Est, l’opposition se situe entre l’abstraction de Malevitch et l’exaltation iconographique de Staline.

Pas de place pour les jeunes
La cinquième section (1945-1960) sera celle de l’après-guerre et de l’occultation de la figure. La découverte scientifique importante est celle de l’A.D.N. (1954), et la référence artistique est constituée par les œuvres de Fautrier, Manzoni, Fontana et l’Action Painting, dans une dialectique continue entre l’affirmation et la négation de la corporéité. La sixième section (1960-1968) aura pour centres les "accumulations" d’Arman et la sérialité du Pop Art ; la septième (1968-1980) marque le retour à la figure avec Philip Guston et Baselitz, mais aussi à l’abstraction avec les monochromes blancs de Rauschenberg et de Ryman. Pour finir, la huitième section (1980-1995), caractérisée par la "Réalité virtuelle", voit exploser la notion d’identité et le corps reconquérir sa place : œuvres de Freud, Auerbach, Lopez, Viola et Nauman, mais aussi photographies de Newton, Mapplethorpe et Serrano.

En bref, les artistes proposés, qui relèvent des divers courants de l’art contemporain, sont tous des classiques via toutes les installations possibles et un retour marqué au métier : Jean Clair l’avait annoncé lui-même dans sa Critique de la modernité. Il ne semble pas y avoir de place pour les jeunes en l’état actuel des projets. Outre un "comité exécutif" (constituée de Marie-José Boudinet, Esther Coen, Philippe Comar, Gunther Metken, Catherine Pichler et Didier Ottinger), un comité scientifique, composé de Gabriella Belli, Hans Belting, Maurizio Calvesi, Gilles Dorfles et Giulio Macchi, épaulera également Jean Clair.

Liste des quatorze commissaires étrangers déjà nommés (sur vingt-neuf)

Australie : Anne Lewis

Autriche : Peter Weibl

Belgique : Laurent Busine

Danemark : Marianne Barbusse Vibeke Dyhrcrone

Espagne : Fernando Hulci

Etats-Unis : Marylin A. Zeitlin

Finlande : Timo Keinäne Timo Valjakka (cordinateur pour Finlande, Suède et Norvège)

France : Catherine Millet

Grande-Bretagne : Andrea Rose

Hongrie : Marta Kovalovszky

Japon : Junji Ito

Norvège : Sven Christansen

Suède : Svenrobert Lundquist

Catherine Millet

Catherine Millet, rédactrice en chef du magazine d’art contemporain Art press depuis 1972 a été nommée par l’Association française d’action artistique commissaire du pavillon français pour la 46e édition de la Biennale de Venise. Auteur de plusieurs ouvrages (L’art contemporain en France, Flammarion, 1987 ou Conversations avec Denise René, Adam Biro, 1991) elle fut déjà, en 1989, commissaire de la section française de la Biennale de São Paulo. Le choix d’un artiste est d’autant plus malaisé qu’un architecte devrait partager avec lui l’espace exigu du pavillon.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°5 du 1 juillet 1994, avec le titre suivant : Deux Biennales en une

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