Mercredi 19 décembre 2018

Art contemporain

Des œuvres privées de voyage

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 25 octobre 2007 - 608 mots

Les autorités russes censurent dix-neuf pièces prévues dans l’exposition « Sots Art » à la Maison rouge-Fondation Antoine de Galbert à Paris.

MOSCOU, PARIS - L’autoritarisme politique qui frappe la Russie touche par ricochet la sphère artistique. L’exposition « Sots Art – Art politique en Russie de 1972 à aujourd’hui », organisée par Andreï Erofeev, le conservateur de la Galerie Tretiakov (Moscou), à la Maison rouge, à Paris, du 21 octobre 2007 au 20 janvier 2008, a ainsi été amputée de dix-neuf pièces sur les deux cents initialement prévues. Le couperet n’est pas tombé sur les figures de proue du mouvement comme Komar & Melamid, mais plutôt sur la plus jeune génération. Sont passées notamment à la trappe une photographie des Blue Noses représentant deux militaires en train de s’embrasser, ainsi qu’une installation du collectif P.G. composée d’affiches dénonçant les perversions de la nouvelle société russe. Un cliché représentant l’artiste Vlad Monroe grimé en Hitler et une œuvre de Maria Konstantinova fusionnant l’étoile rouge au svastika ne sont pas non plus du voyage.

Une « honte » pour la Russie
Cette censure des autorités russes étonne d’autant plus que certaines œuvres blâmées avaient déjà été accrochées en mars lors de l’exposition « Sots Art » à la Galerie Tretiakov. La Maison rouge avait également bénéficié du mécénat à hauteur de 300 000 euros venant de la Société d’encouragement des Beaux-Arts, fondation privée pro-gouvernementale composée notamment d’actionnaires de Gazprom.
Selon le quotidien russe Kommersant, Mikhaïl Chvydkoï, le directeur de l’Agence fédérale pour la culture et la cinématographie, serait responsable de l’amputation de ces œuvres à caractère politique. Entre-temps, le ministre de la Culture, Alexandre Sokolov, plein d’acrimonie, a déclaré que l’exposition était une « honte » pour la Russie. D’après une source proche du dossier, la direction de la Galerie Tretiakov, mal à l’aise avec l’art contemporain, estimait qu’Andreï Eroveef avait manqué de loyauté envers le musée en ne tenant pas compte de la demande de retrait d’œuvres pour des raisons éthiques. Peu apprécié par sa hiérarchie et controversé jusque dans la communauté artistique, ce conservateur serait du coup habitué aux stratégies de contournement.
Lors de la conférence de presse organisée par l’agence Itar-Tass le 12 octobre, la directrice adjointe de la Galerie Tretiakov, Lidia Lovleva, s’est d’ailleurs déchaînée contre lui dans une diatribe digne de l’ère soviétique, invoquant pêle-mêle la « pornographie », le « scandale sciemment organisé », le « hooliganisme » et le « non-respect de la discipline de travail ». Elle a aussi affirmé que le musée avait le droit de choisir les œuvres qui pouvaient figurer dans une exposition en remerciant servilement l’Agence fédérale pour la culture d’avoir aidé son institution à y voir clair ! De son côté, la directrice de la Société d’encouragement des Beaux-Arts, Galina Filippova, a confirmé son soutien à la décision de la Galerie Tretiakov. Selon Erofeev, l’absence des dix-neuf œuvres ne nuira pas à la qualité de l’exposition, d’autant plus qu’il a demandé à P.G. et aux Blue Noses d’apporter des pièces pour compléter l’accrochage de Paris.
Cette affaire relève-t-elle au final d’un règlement de compte interne au musée, ou d’obscurs jeux politiques russes en période électorale ? « On est face à un phénomène de peur, car la direction ne se sentait pas en mesure de défendre ces œuvres devant ses supérieurs. Ils ont pensé que c’était plus facile de les enlever plutôt que de les expliquer, nous a indiqué Erofeev. Cette crise est surtout significative d’une chose. La Russie a un art contemporain, mais pas la structure administrative pour le soutenir. La Galerie Tretiakov est aujourd’hui comme un appartement communautaire où trop de gens se disputent le même espace. L’idée la plus sage serait de créer un musée de l’art du XXIe siècle. » Une idée qui ne semble pas d’actualité.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°267 du 19 octobre 2007, avec le titre suivant : Des œuvres privées de voyage

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