Derrière les créateurs de légende

Le marché ne retient que les pièces d’exception

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 3 décembre 2007

Le marché de l’Art déco répond à une règle : tout ce qui est beau se vend cher, à l’instar de l’œuvre exemplaire de Ruhlmann ou de Chareau. Mais derrière les génies connus du grand public se cachent des artistes qui ont été moins productifs ou moins inventifs. Parfois pourtant, les prix de leurs créations décollent.

“Depuis trente ans, tout a été montré, informe la galeriste Cheska Vallois. Aussi, les créateurs Art déco de grande valeur sont connus.” Même son de cloche chez les autres spécialistes de la place parisienne. Par conséquent, le marché ne semble plus réserver aucune surprise pour les meubles de Ruhlmann, Rateau, Chareau, Dunand, Legrain, Gray, Groult, Mallet-Stevens, Herbst, Frank, Dupré-Lafon, Prinz... Leur cote est très haute et solide. Si l’on prend Ruhlmann par exemple, il faut compter 30 000 euros pour un beau fauteuil et jusqu’à 1,5 million d’euros pour un bureau exceptionnel. “Ce marché est protégé par la rareté des pièces et par le nombre croissant des collectionneurs”, poursuit l’antiquaire de la rue de Seine. Face à la raréfaction des pièces sur le marché, nous n’assistons pas pour autant à un report d’achat sur les pièces de créateurs moins célèbres, considérés le plus souvent comme des seconds couteaux. “Ces signatures qui ne sont pas à la hauteur des autres, je les fuis”, affirme Christian Boutonnet de la galerie L’Arc en Seine (Paris). Alors que la production des grands créateurs s’inscrit dans la continuité et dans l’exception, les pièces de leurs comparses sont hétérogènes et de moindre qualité. Pourtant, certains meubles sortent parfois du lot pour se hisser au rang du meilleur de l’époque. Les luminaires de Boris Lacroix (1902-1984) en verre dépoli, glace gravée et cuivre nickelé sont très appréciés, même si “l’architecte d’intérieur n’a pas la transcendance de Chareau”, dixit l’antiquaire Denis Doria (Paris).
À la galerie Vallois est exposé un service à thé et café réalisé en trois exemplaires par Lacroix, “une création magnifique pour un second couteau”, commente la galeriste. Christian Boutonnet et Denis Doria trouvent un intérêt dans les lampes et objets en métal aux allures cubisantes de Desny. L’antiquaire de la galerie L’Arc en Seine s’intéresse également au travail de Michel Dufet (1888-1985), auquel il a consacré une exposition il y a une dizaine d’années. “Malgré la sortie d’un ouvrage sur Dufet et notre exposition qui a suivi, l’artiste n’a jamais vraiment décollé, déplore le marchand. Son œuvre, très éclectique, n’est pas toujours à l’image du meilleur. Il faut faire le tri. Mais l’artiste est tout de même novateur. Je pense en particulier à un fabuleux bureau unique tout en métal, géométrique, à mécanismes et à plateaux en laque rouge, et aussi à des fauteuils cubistes recouverts de peau de serpent.” Djo-Bourgeois (1898-1937), disparu prématurément, laisse une œuvre assez pure que défend Denis Doria. Un meuble important de cet artiste moderniste peut valoir jusqu’à 100 000 euros.
D’autres signatures, considérées comme celles de suiveurs ou de créateurs manquant de personnalité, n’ont pas une cote importante. C’est le cas de Dominique qui, selon Christian Boutonnet, a fait “du sous-Ruhlmann, sans atteindre une qualité égale d’ébénisterie”. Le Lyonnais Christian Krass s’inspirait lui aussi très fortement de Ruhlmann : “Bien que l’exécution soit de qualité, son dessin n’est pas personnel. Son travail n’est donc pas coté”, explique l’expert parisien Jean-Marcel Camard. Citons encore Paul Kiss, qui rappelle un peu trop Edgar Brandt. Enfin, il est dit que le talent de Sognot ou de Dufrène n’égale pas celui des grands.
Si les cotes semblent bien établies en Art déco, Francis Jourdain fait peut-être figure d’exception. Denis Doria, soutenu par un public de collectionneurs, approuve “son travail vraiment sous-coté. Il est le théoricien du modernisme, à l’origine de l’UAM (Union des artistes modernes). Il sera un jour au même niveau que Chareau.” Ses prix étant dix fois moins élevés que ceux de Chareau, une grande marge est laissée pour l’instant aux amateurs. Une belle bibliothèque de Jourdain se vend aujourd’hui 60 000 euros quand une enfilade de Chareau frôle les 500 000. “Son mobilier pur de ligne n’est pas toujours compris, reconnaît Jean-Marcel Camard. Et ses théories sociales [parallèlement à ses commandes particulières, Jourdain a édité un mobilier de qualité en série destiné au plus grand nombre] l’ont desservi.”
Les meubles d’André Sornay (1902-2000), que l’on retrouve chez bon nombre de marchands dont les galeries Michel Giraud et Jacques de Vos (Paris) – tous deux lui ont consacré une exposition importante il y a quelques mois –, viennent de vivre une cote de rattrapage. Bien que connu de tous les spécialistes de l’Art déco, le créateur lyonnais, adepte des matériaux simples et non précieux, personnalisant ses créations d’un singulier cloutage, n’était visiblement pas à son niveau. C’est chose faite depuis deux ans. Aujourd’hui, les prix sont stables, oscillant entre 2 500 euros pour un beau guéridon et 120 000 euros pour un bureau d’exception.

Des créateurs seulement connus des professionnels
Dernier cas de figure, celui de créateurs particulièrement doués mais dont le marché est resté confidentiel, leur travail n’ayant pu accéder à une grande visibilité en raison d’une trop faible production. Ils restent donc principalement connus des professionnels, mais leurs prix sont élevés, car leurs créations sont sublimes. Citons Henri Aguesse (1902-1970), qui n’a conçu que deux bureaux de dame (avec leur siège) pour un concours en 1928 : l’un en poirier à plateau de galuchat présenté chez Jean-Jacques Dutko (Paris) et l’autre en laque rouge et coquille d’œuf exposé à la galerie Makassar (Paris). Cette dernière enseigne possède également un paravent aux ours polaires dont le décor est fait de couches de laques successives, créé par le trop peu connu Louis Midavaine. “Tout est dans la qualité des pièces”, résume un professionnel de l’Art déco. Pour preuve, une paire d’appliques murales en métal nickelé (vers 1930), réalisée par l’Allemand Eckart Muthesius (1909-1989) pour le maharadjah d’Indore, est montée jusqu’à 313 750 euros chez Sotheby’s à Paris le 3 décembre 2002 !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°169 du 18 avril 2003, avec le titre suivant : Derrière les créateurs de légende

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