Dans les petits papiers du dessin

L’histoire d’un support qui fascine les artistes

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2008

Depuis des siècles, le dessin est indissociable du papier. Ce support idéal pour la transmission du savoir, la circulation et la mise en forme des idées a été inventé en Chine, avant d’arriver en Europe via le Moyen-Orient. Des matières premières très variées ont donc été utilisées pour parvenir à la feuille blanche, de la préparation de la pâte à l’encollage. L’histoire du papier est d’actualité puisque trois ouvrages viennent d’être publiés simultanément sur le sujet. Très tôt, les artistes se sont emparés de ce support aux qualités fort variables, utilisant à la fois sa surface et sa matière. À l’heure de la réalité virtuelle, de l’Internet et du multimédia, les créateurs emploient encore avec un plaisir renouvelé cette feuille de papier pourtant plusieurs fois millénaire.

La Chine a été pionnière dans la mise au point du papier, il y a plus de deux mille ans. Souvent, cette invention est attribuée au marquis Cai Lun, un haut fonctionnaire de la cour des Han, et datée de la première année de Yuan Xing. Cependant, des papiers semble-t-il plus anciens ont été découverts récemment. En Extrême-Orient, la production du support blanc se décompose en quatre moments : la préparation de la pâte, la fabrication de la feuille, le séchage et l’encollage. La matière première, ici des végétaux, est d’abord bouillie, défibrée et écrasée. La pâte obtenue est ensuite transformée en feuilles grâce à un tamisage à travers une forme souple. Après son séchage, la feuille est recouverte d’une pellicule d’amidon de riz qui permet de retenir l’encre sur sa surface.

Après avoir été un temps une exclusivité chinoise, le papier se répand ensuite en Corée puis, au VIIe siècle, au Japon. Lié au bouddhisme, il y est importé par un moine coréen en 610. Pendant longtemps, la fabrication du papier a été cantonnée à l’Extrême-Orient. Les Arabes n’en découvrent les secrets qu’en 751, avec la prise de Samarcande où travaillent des papetiers chinois. Bientôt, des centres de production se déploient dans tout le monde musulman, de Tripoli à Damas. Un papier de lin et de chanvre est également fabriqué dans la vallée du Nil, où il remplace définitivement le papyrus au Xe siècle. À l’époque, l’Europe continue à utiliser massivement le parchemin, avant de se laisser peu à peu séduire par les qualités intrinsèques du nouveau support. Vers le milieu du XIIIe siècle, des artisans de Fabriano, en Italie, inventent une technique qui leur permet d’obtenir des papiers de meilleure qualité. Par la suite, des unités de production se créent un peu partout en Europe, et notamment en France. La matière première y reste avant tout le chiffon, qui donne un produit de bonne qualité mais à un prix élevé. Production et consommation vont suivre un rythme exponentiel qui va pousser les papetiers vers de nouvelles techniques plus rentables. Si le papier devient moins cher, le chiffon reste coûteux. Un brevet de fabrication de pâte à partir du bois est déposé en 1844 par l’Allemand Keller. Pourtant, son exploitation ne va se généraliser qu’après 1860, la nouvelle technique nécessitant l’installation de nouvelles machines. Mais le papier réalisé à partir de pâte de bois, légèrement jaunâtre, ne peut rivaliser, au niveau de la qualité, avec celui fabriqué à base de chiffon. Pour blanchir le papier, différents procédés chimiques sont mis au point, dont presque tous ont des effets néfastes sur l’environnement. La production va ensuite se décliner sous différentes formes : carton, papier Kraft, photographique...

Ces différentes qualités ont également importantes dans l’utilisation qu’en font les artistes. Leur choix se portera sur l’un ou l’autre papier, s’ils désirent dessiner ou peindre à sa surface, jouer directement avec ses caractéristiques, en le pliant, le déchirant, voire en l’imprégnant de différentes substances. Toutefois, pendant longtemps, les créateurs ne disposaient pas d’un réel choix ; tout juste leur proposait-on des papiers réalisés avec du linge et recouverts de gélatine. Avec l’apparition du collage, toutes les qualités de support, même imprimé, ont été intégrées dans les compositions des cubistes d’abord, des mouvements qui ont suivi ensuite. Aujourd’hui, les créateurs peuvent choisir des papiers à grain fin pour le croquis et l’esquisse, ou des Ingres et des Vergés convenant mieux, en raison de leurs aspérités, à la craie, à la sanguine ou au fusain. D’autres préfèrent le travailler directement en trois dimensions : Giovanni Anselmo a ainsi présenté comme une sculpture, à Londres en 1993, un tas de feuilles de format A4. De son côté, Fabrice Hybert vient de faire spécialement réaliser au Pays du Soleil levant un papier Japon comportant en filigrane son nom écrit en phonétique. Ce support est fabriqué à partir de plantes récoltées tous les ans au mois de janvier dans les montagnes d’Hokkaido. Produit par l’artisan de la famille impériale japonaise, il sera utilisable après trois à quatre semaines de séchage. Sur les deux cents feuilles commandées, l’artiste effectuera un ensemble de dessins, ses résumés. Pour Fabrice Hybert, “le papier correspond au minimum d’énergie pour fabriquer un support, tout en permettant le plus de liberté possible. Mais je n’utilise pas de papier lisse ni de papier trop blanc parce que leur traitement est trop polluant. Je déteste par exemple le bristol. Le papier fait partie intégrante du dessin. J’aimerais bien, par exemple, décliner un même motif sur des papiers différents”. Jean-Pierre Bertrand a une autre utilisation du support : “J’imprègne le papier de citron pour lui donner un volume inframince”. Il va chercher son papier dans des dépôts, des lots, des chutes de papier de Finlande, en choisissant des supports qui ne sont pas parfaitement blanc, et non encollés. “En fait, je viens du livre, déclare-t-il. Pour moi, le papier, c’est comme si le livre était débarrassé du texte, du verbe. Parfois, le format que je choisis correspond justement à celui d’un livre”. Jean-Pierre Bertrand travaille actuellement avec du médium phénicien et flamand projeté sur le papier. Ces taches rendent le papier transparent, pour faire vivre ce qui est sous le support. “Le papier est la chose la plus réelle pour s’exprimer”, conclut-il.

A lire

- Pierre-Marc de Biasi, Le papier, une aventure au quotidien, Découverte Gallimard 369, 160 p., 82 F, ISBN 2-07-053445-6. - Pierre-Marc de Biasi et Karine Douplitzky, La saga du papier, Adam Biro/Arte, 256 p., 395 F, ISBN 2-87660-228-8. - Lucien X. Polastron, Le papier, 2000 ans d’histoire et de savoir-faire, Imprimerie nationale, 224 p., 390 F, ISBN 2-7433-0316-6.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°80 du 2 avril 1999, avec le titre suivant : Dans les petits papiers du dessin

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