Dans le désert ou dans les villes, l’appât du grand

La France, elle, fête l’an 2000 sans dérapage vers le monumental

Le Journal des Arts

Le 17 décembre 1999

Du cénotaphe sphérique de Boullée au Monument à la Troisième Internationale de Tatline, nombre de projets artistiques ont recherché une dimension monumentale. L’an 2000 a réveillé ces rêves de gigantisme, aux États-Unis comme en Europe, sauf peut-être en France, où les autorités semblent insensibles à cet appât du grand.

Dans la solennité et l’ivresse qui entourent les célébrations de l’an 2000, notre fin de siècle paraît ressentir une urgence à créer quelques merveilles du monde moderne. Ainsi, commencé en 1972, le Roden Crater de James Turrell, en Arizona, sera achevé l’an prochain. Écho aux temples solaires des Mayas et aux étranges dessins Nazca tracés sur le sol, au Pérou, la construction sera laissée à l’abandon, sans guide ni panneaux, en plein désert. Conçu en collaboration avec des astronomes et financée par le Dia Centre for the Arts et la Fondation Guggenheim, l’œuvre cache un gigantesque observatoire astronomique : les ouvertures du cratère permettent l’observation des astres, les escaliers fonctionnent comme des soufflets d’appareil photographique, les plans d’eau comme des lentilles, et les tunnels jouent le rôle de chambres noires où viennent s’inscrire la lune et les étoiles. Mais, en dépit d’une pareille complexité, toute trace d’intervention de l’homme a été soigneusement gommée de la construction, et l’ensemble semble résulter uniquement de phénomènes géologiques, favorisé en cela par l’utilisation de l’obsidienne, du sable ou du schiste. Le gigantisme et le propos cosmique de la réalisation se fondent à merveille dans le contexte millénariste, à l’instar du Quantum cloud (“Nuage quantique”) d’Antony Gormley, symbole de l’énergie créatrice et des conquêtes techniques de l’homme, qui devrait s’élever à 30 m au-dessus de la Tamise. Assemblage de 3 500 tubes d’acier, ce personnage baptisé “l’homme du millénaire” par la presse d’outre-Manche devrait écraser de sa taille la précédente création de l’artiste – The Angel of the North (“L’Ange du Nord”) 20 m – mais les problèmes techniques inhérents à ce mikado tubulaire ne manquent pas. La sculpture serait pourtant en charmante compagnie, à quelques pas de l’androgyne haut de 27 m créé par Nigel Coates pour l’exposition sur le corps humain qu’accueillera le Dôme du millénaire – principale attraction londonienne de l’an 2000. Quant aux Gallois, ils attendent avec impatience l’installation de Seren For (“Étoile de mer”) du même Gormley, dont la taille, équivalente à celle de la Statue de la Liberté de Bartholdi – 36 m – dépassera toutes les sculptures du Royaume-Uni.

La scène artistique britannique essaime également ses monuments outre-Atlantique, où Rachel Whiteread s’est vue commander par le New York Public Art Fund, Water tower, son plus grand moulage à ce jour, bientôt dépassé par son projet pour Trafalgar Square. Fidèle à l’utilisation de la résine, elle a installé jusqu’en juin, à l’angle de Broadway et de Grand Street, à SoHo, une reproduction des citernes en bois qui ponctuent l’horizon de Manhattan. Autre gloire anglaise, Anish Kapoor travaille, parallèlement à des créations pour le Parc Olympique de Sydney et pour la Grande Cour du British Museum, à Londres, à ce qui sera sa première commande publique aux États-Unis. Pressentie pour être l’attrait majeur du Millennium Park de Chicago en 2001, la pièce se singularise par son aspect réfléchissant : sa sculpture biomorphique, de 18 x9 m, doit être réalisée en acier inoxydable. Le choix d’une telle matière a été dicté à l’artiste par ses conversations avec son ami Homhi K. Bhabha, critique d’art et professeur à l’université de Chicago. Pour ce dernier, “la diversité culturelle de la ville se reflétera dans l’œuvre”. Le projet n’est pas encore abouti, mais Ameritech, la compagnie de téléphone locale, a déjà fait don de 3 millions de dollars (environ 20 millions de francs) pour sa réalisation. Le secteur des télécommunications semble d’ailleurs voir grand, puisque Omnitel, une firme italienne de téléphones mobiles, a apporté les 5 millions de francs qu’a coûté l’hommage aux couturiers milanais par Claes Oldenburg. Sa fontaine de 18 m de haut, qui représente une aiguille et du fil, a été inaugurée ce mois-ci sur une place devant la gare de la capitale lombarde.

Frank Stella n’avait pas encore réalisé de pièce à dimension architecturale. Le projet de Miami pour le millénaire devrait réparer cet oubli. En parallèle à l’exposition de ses œuvres monumentales inaugurée récemment au Musée d’art contemporain de la ville, il a décidé pour 2001 d’élever Bandshell, une structure d’aluminium de 10 m de haut. Ce caprice baroque a été inspiré à Stella par un chapeau de plage en mousse déniché lors d’un voyage au Brésil. La pièce fait suite à une série d’œuvres publiques pour un théâtre de Toronto évoquant les ronds de fumée d’un cigare. Au contenu symbolique moins léger, Elbequelle (“Chêne d’hiver, la source de l’Elbe”) de Jörg Immendorff, commandée à l’initiative du maire de Riesa, en ex-RDA, par une compagnie de promoteurs locaux, aurait coûté 3 millions de deutschemarks (environ 10 millions de francs). Imitant un tronc d’arbre, sa structure en fer rouillé rappelle la forte présence des aciéries dans la région à l’époque communiste. Majestueuse, elle atteint 25 m. L’immense palette de peintre qui y est accrochée et la pelle qui est posée répondent à la devise de l’œuvre : “Camouflé par l’arbre et l’écorce, le pinceau du peintre devient une pelle”. Le thème de la forêt est récurrent dans le travail d’Immendorff, qui fait ici explicitement allusion aux tableaux romantiques et religieux de Caspar David Friedrich. Une croix, un pan de mur en ruines et un rocher viennent compléter la composition, rappelant que malgré la difficile adaptation au capitalisme, la communauté vit toujours. Quant à Eduardo Chillida, il a dû abandonner la réalisation de sa Tindaya Mountain. Le projet d’installation d’un cube de 50 m de côté à Fuerteventura, dans les îles Canaries, s’est heurté à l’opposition des écologistes. Au seuil du troisième millénaire, la nature l’a emporté.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°95 du 17 décembre 1999, avec le titre suivant : Dans le désert ou dans les villes, l’appât du grand

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