Mercredi 21 février 2018

L'actualité vue par

Danièle Rivière

Editrice

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2007

Explorant le cinéma, les arts plastiques et le design, Danièle Rivière a créé les éditions Dis Voir en 1988, à Paris. Outre des ouvrages monographiques sur des acteurs de ces différents champs (Bruno Dumont, Gerhard Richter, Dan Graham, Ron Arad, Andrea Branzi...), des essais et des recueils thématiques (dernier ouvrage paru : Cachez ce sexe que je ne saurais voir), Danièle Rivière a publié des fictions écrites par des cinéastes, et d’autres expériences inédites (www.disvoir.com) à l’image de School Spirit, collaboration entre Pierre Huyghe et Douglas Coupland. Elle commente l’actualité.

Mai est traditionnellement le “mois du livre d’art”. Les éditions Dis Voir poursuivent depuis une quinzaine d’années un travail dans le domaine de la création contemporaine. Comment appréhendez-vous le “livre d’art” ?
Qu’est-ce que le “livre d’art” aujourd’hui ? Est-il seulement là pour reproduire des expositions, ou est-il aussi là pour spéculer sur l’art ? Parle-t-on de l’art d’aujourd’hui ou uniquement de valeurs sûres ? Les questions sont fréquentes sur la fonction et le rôle de l’art, mais insuffisantes sur le livre d’art. S’il est souvent un outil de savoir et de “remémoration”, le livre d’art peut aussi être un outil de connaissance opératoire. Il peut montrer mais aussi faire. Cette réflexion est particulièrement vraie pour les livres d’art contemporain, alors que nombreux sont ceux qui reproduisent simplement les modèles hérités du XIXe siècle.
Être un éditeur et placer le livre au sein des arts plastiques nécessite le même engagement que dans la littérature : avoir de vrais auteurs, tenter des expériences pour que le livre soit aussi un lieu d’exposition, de réflexion et de création. Dans leurs œuvres, les artistes montrent les changements intervenus dans notre façon d’appréhender le monde, et le livre doit trouver une forme en relation avec cela. Le rapport entre l’art et le livre ne peut pas se régler par un simple jeu de cause à effet. Les nouvelles propositions exigent de nouveaux outils pour les rendre intelligibles.

Depuis la création des éditions Dis Voir en 1988, le livre d’art a-t-il évolué selon vous ?
Les “beaux livres” décoratifs ne fonctionnent plus. L’art ne peut plus être considéré comme décoratif, il a d’autres fonctions sociales et politiques, et les amateurs d’art achètent des livres différents. Les ouvrages critiques et monographiques sont devenus plus nombreux ; j’ai suivi cette voie, mais cela ne suffit plus. Ainsi que je l’ai dit plus haut, aborder l’art contemporain revient à penser une autre forme de livres. En revanche, le traitement du livre d’art par les médias est resté inchangé. Les magazines généralistes et les quotidiens parlent rarement d’un livre s’il n’est pas rattaché à un événement ou à une exposition. Par sa distribution, Dis Voir s’adresse à une audience internationale et il est impossible que je sorte un livre en raison d’un “événement” national. L’événement doit être le livre, il produit une pensée à un moment donné. Ainsi de notre dernier ouvrage, Cachez ce sexe que je ne saurais voir, qui s’attache à la représentation du sexe de la femme des origines à nos jours. Il s’inscrit dans un contexte culturel et non événementiel : de nombreuses femmes en littérature et au cinéma prennent en charge cette question ; les éditions de la Pléiade vont publier de nouveaux extraits de la Genèse, qui font une large place au personnage de Lilith, et, dans le même temps, est publié L’Évangile selon Marie (Marie-Magdalena), deux personnages à la fois occultés et figures du sexe dévoyé dans notre culture. L’art n’est pas isolé des autres formes culturelles. Il produit des images, mais la culture, c’est aussi des images mentales qui structurent notre imaginaire. Mon travail d’éditeur s’attache à mettre en relation ces deux régimes d’images.

Le ministère de la Culture doit annoncer avant l’été la définition exacte de la Galerie nationale de l’image et la photographie, qu’il souhaite installer au Jeu de paume et qui regroupera les missions du Centre national de la photographie et du Patrimoine photographique. Quelles sont vos attentes pour ce lieu ?
D’abord, je m’interroge sur la disparition de différents lieux consacrés à l’art, là où ils ne sont déjà pas assez nombreux. Ensuite, en dehors de ce point particulier – qui concerne des personnes et des compétences dont on peut se demander comment elles vont désormais être utilisées –, le fait que ce lieu soit lié à “l’image” me semble assez juste par rapport à la création actuelle. Pourtant, davantage que sur ce regroupement qui procède d’une politique culturelle, je voudrais m’interroger sur les “missions” de cette institution. Que va-t-on faire ? S’il s’agit juste de montrer, cela me semble vain. Il est important de rendre l’image lisible, de travailler sur le rôle de l’art et de la connaissance.

À la suite de la condamnation des éditions Léo Scheer à 7 500 euros d’amende pour la publication de Il entrerait dans la légende de Louis Skorecki, une pétition circule en faveur d’une exception au profit des œuvres de fiction et des œuvres littéraires concernées par l’article 227-24 du code pénal qui réprime le fait “de fabriquer, de transporter, de diffuser, par quelque moyen que ce soit, et quel qu’en soit le support, un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine, soit de faire commerce d’un tel message lorsque ce message est susceptible d’être vu ou perçu par un mineur”. Quelle est votre position ? Plus largement, ressentez-vous un retour de la morale ?
Nous sommes manipulés par des réactionnaires basiques, ou des associations sectaires qui imposent leur vision du monde binaire sous des enjeux de moralité religieuse, sous des valeurs de “bien” et de “mal”. Et il ne s’agit pas seulement d’actions locales, comme le prouve l’actualité récente sur le plan international. Il faut être vigilant sur le comment s’écrit notre histoire. Là, on est en train de la raconter à notre place. Dans Poétique du cinéma, le livre de Raoul Ruiz publié chez nous, l’auteur écrit ceci : “Comment se fait-il que mes rêves me parviennent déjà montés comme dans un film sinon que l’on a  aussi colonisé ma conscience ?” Quand des œuvres sont interdites, c’est la preuve que l’on décide pour nous de ce que l’on doit voir, connaître, de ce que doit être notre Histoire. L’art m’intéresse justement quand il travaille sur de nouvelles formes de narration et donc de nouvelles formes de pensée : raconter autrement les choses, les événements, créer des outils de compréhension...  Réfléchir à comment les histoires nous sont racontées  nous amène à inventer d’autres modes de narration pour produire d’autres visions, d’autres pensées sur le monde.

Cette préoccupation rejoint la pluridisciplinarité, une position que vous défendez à travers vos publications. Comment percevez-vous les convergences actuelles des arts plastiques avec d’autres champs comme le cinéma ou la littérature ?
Je parlerai pour ma part de “trans-latéralité”. Cela évoque le déplacement, une posture, et cela touche aussi à la danse. Le fait de se déplacer n’est pas seulement lié à l’espace, il est aussi relatif au temps, à la reconsidération du présent. Il s’applique également dans des passages entre les arts plastiques et le cinéma par exemple. J’ai toujours changé de champs, car les artistes avec qui j’ai travaillé le faisaient déjà. J’ai profité de cette énergie pour aller encore un peu plus loin. Les premiers livres que j’ai publiés étaient ceux de cinéastes intéressés à produire des images par le biais de livres. Raoul Ruiz et Peter Greenaway ont écrit des fictions avec les modes narratifs dont ils usent habituellement pour le cinéma. Au lecteur de produire des images dans la lecture.
Sur cette notion de passage, ma dernière expérience est School Spirit, le livre fait par Pierre Huyghe et Douglas Coupland. Huyghe travaille sur les systèmes narratifs et sur la construction des personnages. L’envie de confronter son travail avec celui d’un écrivain était donc naturelle. Au final, School Spirit n’est pas un livre théorique, mais un hybride qui mêle des expériences, et donne l’occasion de rencontres. L’enjeu de ces croisements est aussi d’avoir du désir et du plaisir à inventer des mondes ensemble. Ensuite, pour moi, le fait de choisir des auteurs dans différents champs théoriques n’est pas juste un déplacement mais une manière d’approfondir un questionnement. Chacun est un spécialiste et il y a des domaines de connaissance qui ne nous sont pas accessibles.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
Tacita Dean au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Voilà un travail qui montre ce qu’un artiste peut produire aujourd’hui à travers l’utilisation du cinéma, comment il peut introduire des temporalités dans l’image. Nous ne sommes plus tant dans la seule visibilité que dans la lisibilité, l’appréhension d’autres lectures du monde par la perception, la sensation. En ce sens, le fait que des artistes s’accaparent le cinéma est important. Le cinéma, c’est le temps et la pensée pure, l’expérience polyphonique des mutations du temps, de l’Histoire, des histoires.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°171 du 16 mai 2003, avec le titre suivant : Danièle Rivière

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