Samedi 15 décembre 2018

Côté France

Le Journal des Arts

Le 3 novembre 2000 - 726 mots

Les collections d’entreprise en France sont encore rares. Mais le petit carré qui consacre une part de son budget pour acquérir ou soutenir la photographie, ressemble lui, à un cercle de joueurs de bridge : ils se côtoient depuis des lustres et connaissent par cœur leurs manies.

Aussi, Régis Durand, directeur du Centre national de la photographie (CNP) et commissaire d’exposition à Paris Photo, n’a eu qu’à faire appel aux rares collectionneurs-mécènes : la Caisse des dépôts et consignations, le Crédit commercial de France, le groupe NSM-Vie, filiale de la banque ABN Amro, la Fondation Cartier et la maison de production de films publicitaires et de longs-métrages, Première Heure. Cet engagement raréfié peut s’expliquer par la richesse des collections publiques en France, qu’elles se trouvent à la Bibliothèque nationale, au Musée d’Orsay ou au Musée national d’art moderne et contemporain du Centre Georges-Pompidou.

Il peut aussi se comprendre à cause d’une législation qui n’est guère encourageante pour les collections d’entreprise et du relatif soupçon devant la photographie qui n’avait guère la cote au regard des œuvres impressionnistes et modernes. Pourtant, la présence de nombreux marchands de photographie historique à Paris aurait pu permettre de susciter des vocations. C’est l’exemple de la très riche collection Gilman – qui puisait ses trésors notamment chez ces marchands en France – qui a conduit Patrice Haddad de Première Heure à confier à Petros Petrolopoulos le soin de constituer, à partir de 1996, une collection. De Rodtchenko à Weston, de Kertész à Raoul Hausmann (pour une série majeure de nus et de portraits), le choix qui s’ouvre aux photographies d’artistes contemporains (Andreas Gursky, Cindy Sherman ou le duo Fischli & Weiss) répond à une ligne de sensibilité autonome. “Je fais davantage confiance à notre regard, confie Petros Petropoulos, qu’à une bibliographie où l’on retrouve toujours les mêmes images, parmi les plus populaires et les plus médiatisées.” Petit musée en soi, la collection Cartier, qui compte 900 œuvres a abordé la photographie sur son versant plasticien, achetant au début des années quatre-vingt, des travaux de Raymond Hains, de Patrick Tosani ou de Jan Dibbets pour avouer un grand appétit d’images ces dernières années.

Ainsi, la Fondation Cartier a-t-elle passé commande pour son exposition “Le désert” à Balthasar Burkhard, au coloriste américain William Eggleston ou au reporter Raymond Depardon. La stratégie des représentants du secteur financier passe par une aide aux photographes et aux talents naissants. Le CCF distingue, depuis 1995, deux lauréats pour son prix annuel –Valérie Belin et Carole Fékété ayant été choisies par un jury de personnalités des arts cette année  – et permet la coédition avec Actes Sud d’albums monographiques. “La collection NSM-Vie, observe le marchand Serge Aboukrat qui conseille depuis 1995 les achats de cette filiale française d’ABN Amro, s’efforce de soutenir les jeunes photographes. L’idée de départ était de se concentrer sur le portrait ou l’autoportrait, avec des clichés de Doisneau, Sabine Weiss ou Claude Cahun. Depuis quelques années, nous voulons affirmer nos choix, privilégiant le travail ténébreux de Jean-Christian Boucart ou de Anri Sala, vidéaste albanais, qui ont obtenu tous deux le Prix annuel Gilles-Dusein, ou en soutenant le Centre national de la photographie (CNP), la Maison européenne de la photographie ou encore le théâtre de l’image à Nice.”

La Caisse des dépôts s’engage dans des achats qui ne dépassent pas 25 000 francs. Commandes ou achats, cette règle a permis de suivre une actualité – ou de la devancer – et de s’enrichir de clichés de Valérie Jouve, Marin Kasimir ou Thomas Struth. Très présente dans les biennales ou les rendez-vous de la photographie d’art, comme au Printemps de Cahors, la Caisse des dépôts, forte de quelque 600 œuvres, avoue que la destinée de ses richesses impose une réflexion. “Tout collectionneur, remarque Francis Lacloche, devrait se poser la question de l’avenir : une collection d’entreprise a-t-elle la même vocation qu’une collection publique ? Ce n’est pas évident. Elle doit donc s’assurer qu’un jour, les collectionneurs publics et institutionnels seront en mesure de la recevoir en don ou en dépôt.” Esquisse d’un futur dépôt dans les Frac ou les musées régionaux ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°114 du 3 novembre 2000, avec le titre suivant : Côté France

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