Mercredi 17 octobre 2018

Comment prendre de la bouteille ?

Enchères, conservation, expertise et conseils

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 1999 - 1452 mots

Chaque année, dans toute la France, autour du vin, se déroulent une centaine de ventes aux enchères dans lesquelles vont « s’abreuver » professionnels et particuliers. Parfois très spéculatif, aujourd’hui plus stable, le marché des ventes de vins retrouve, en fin d’année et plus particulièrement en cette fin de siècle, une vitalité particulière.

L’offre demeurant supérieure à la demande, l’atout majeur des ventes aux enchères est le prix des crus, largement inférieur – de 20 % à 50 % – à celui pratiqué par les revendeurs. La différence s’explique aussi par “le coût du stockage dans le commerce, qui peut durer plusieurs mois ou années”, précise Alex de Clouet. Dénicher des vins vieux (antérieurs à 1970), généralement introuvables ailleurs, est l’autre avantage des ventes publiques et, dans le cas des très vieux millésimes, la rareté fait monter les prix, y compris pour les moins bonnes années. Les prix en ventes publiques tiennent comptent d’un risque éventuel pour l’acheteur : “Même si c’est rare, je ne peux pas changer un vin bouchonné, alors que le négociant ou le caviste le fait”. Un héritage, des problèmes de santé, un besoin d’argent, un déménagement ou l’envie de rajeunir sa cave sont pour les particuliers autant de raisons de vendre. Les fins de stocks des professionnels (restaurants, négociants, cavistes) complètent les vacations. Plus rares sont les ventes de prestige de caves de restaurants célèbres. Elles sont en général très médiatiques et les prix flambent parfois au-delà du raisonnable. Ainsi, la vente de la cave Maxim’s par l’étude Tajan a totalisé près de 9 millions de francs en juin 1997, soit huit fois le montant d’une vente traditionnelle.

Bordeaux légendaires, rares bourgognes
80 % des bouteilles proposées sont des bordeaux – dont 90 % de rouges –, les vins les plus demandés, tant en France qu’à l’étranger, avec des “châteaux” légendaires, comme Mouton Rothschild, Petrus, Yquem, Margaux, Lafite, Haut Brion, Cheval Blanc... Le marché, très international, est très sensible et fluctuant. Pendant l’hiver 1997, par exemple, les prix ont chuté de 30 % en raison de la crise asiatique. Actuellement, il faut compter 400 francs pour un Château Haut Brion 94 et 650 francs pour un 96 (grand millésime) ; 800 francs pour un Lafite 96 ; 1 100 francs pour un Margaux de la même année ; 1 500 francs pour un Yquem 71, 75 ou 76 ; 2 000 francs pour un Latour 90 et 4 500 francs pour un Petrus 90. “En ce moment, la mode est au Pomerol et au Saint-Émilion”, constate l’expert de Christie’s, Thomas Hudson. Les bourgognes des propriétés de renom arrivent en deuxième position, sauf la Romanée Conti, la bouteille la plus convoitée. Tous les grands vins des autres vignobles (champagne, vins d’Alsace, du Jura, de Loire, du Rhône ou du Sud-Ouest) sont appréciés. En fin d’année, à l’approche des fêtes, les salles des ventes sont en effervescence et le marché est au plus haut. L’effet “fin de siècle” risque de doper encore les ventes. Si, pour les vins vieux, le millésime a toute son importance – 60, 63 et 65 sont des années maudites –, cette notion se perd aujourd’hui. “À partir des années quatre-vingt, les techniques liées à l’élaboration du vin ayant évolué, un petit millésime sur un grand nom reste un bon vin”, constate Claude Maratier. Il en est ainsi des années 1980, 1984, 1987, 1992, 1993, 1994 pour les bordeaux – l’occasion, sans doute, de faire de bonnes affaires. Mais pour constituer une collection de vins de garde, les bonnes années restent les meilleurs placements. Serena Sutcliffe, directeur international du département Vin de Sotheby’s, conseille les bordeaux 95 et 96 : “Ces jeunes millésimes ont une excellente réputation”. Pour Alex de Clouet, “1998 est, comme 1995 et 1996, une année remarquable”. Ses pronostics pour 1999 : “Le vin blanc de Bordeaux va être très bon et le Médoc (sa qualité sera variable selon les propriétés) sera meilleur que le Pomerol ou le Saint-Émilion. Dans l’ensemble, 1999, sans être une année exceptionnelle, sera une bonne année”. Quant aux vins vieux, ils ne sont pas destinés à la collection. Ils sont achetés pour être bus, à deux exceptions près : les collectionneurs de Mouton Rothschild s’intéressent beaucoup à l’étiquette de la bouteille qui, chaque année, est personnalisée par un artiste différent. Les millésimes 1949 sont les plus recherchés – pour les anniversaires – et gardés comme souvenir. Cela a l’air anecdotique mais c’est un véritable phénomène. “À l’âge où les gens ont réussi et ont de l’argent (50 ans), les 1949 se vendent très bien”, indique Alex de Clouet. À tel point que les bouteilles de 1950 et 1951 font déjà l’objet d’une spéculation par des petits malins qui escomptent un bon profit en les remettant sur le marché en 2000 et 2001.

L’expert, l’homme-clé des ventes
La qualité d’une vente dépend de l’expert, dont la notoriété repose sur la justesse de ses estimations et la qualité de la description des bouteilles. Ils n’hésitent pas, comme Alex de Clouet qui travaille avec les études Tajan et Coutau-Bégarie au rythme d’une à deux ventes mensuelles, à dire que tel champagne contient “de la pisse d’âne”. Car, outre le nom du cru, son millésime, la qualité de l’étiquette, du bouchon et de la capsule (qui doit être intacte), les conditions de conservation du nectar sont primordiales. “Bien sûr, il faut toujours coucher un vin, rappelle l’expert. Debout, il tourne au vinaigre en trois mois”. Vérifier l’environnement des vins – la visite des caves – fait partie du travail du spécialiste. “Une cave doit être fraîche et humide”, souligne Édouard Dabadie, l’un des deux spécialistes du département Vin de l’étude Poulain Le Fur. L’état de l’étiquette en dit parfois long : si elle est un peu piquée par l’humidité, c’est bon signe pour un vin vieux. Le niveau du liquide dans la bouteille est également un indicateur important : pour les bordeaux, un “bon niveau” se situe quelques millimètres au-dessus de la base du goulot. Plus un vin vieillit, plus son niveau peut baisser. Mais un niveau bas est anormal pour un vin jeune, preuve d’un mauvais stockage ou d’un bouchon défectueux, de même qu’un niveau haut pour un vieux millésime, “sauf s’il a fait l’objet d’un reconditionnement (qui est fait uniquement au château, sous gaz inerte), indiqué par un nouveau bouchon estampillé et une contre-étiquette”. Cependant, il peut y avoir des fraudes, notamment par remplissage à la seringue. Dans ce cas, la supercherie se détecte facilement car il suffit de retourner la bouteille pour s’apercevoir qu’elle fuit !

Toutes ces précisions, utiles même pour le connaisseur, sont indiquées dans le catalogue en marge des estimations, lorsqu’il s’agit de ventes sur désignation, ou signalées par l’expert lors de la vacation. “Nous précisons lorsque la cave est souterraine ou climatisée. Il nous arrive aussi de refuser de vendre quand les conditions de conservation sont trop mauvaises”, insiste André Maratier, de l’étude Lombrail Teucquam. Pour l’expert, sauf exception, il est également important de montrer les bouteilles pendant la vente. Il remarque : “Même quand il n’y a rien à voir (une caisse fermée, par exemple), les clients sont contents”. Chez Poulain Le Fur ou Artus Associés, les bouteilles sont stockées dans un entrepôt. Pour limiter les manipulations, les acheteurs viennent les chercher après la vente. Selon Édouard Dabadie, “le passage de la marchandise en salle des ventes n’est pas nécessaire : plus de la moitié des achats sont faits sur ordre. Du reste, nos catalogues sont très descriptifs et l’entrepôt accueille, les jours précédents la vente, les clients qui veulent voir les bouteilles”. Mais voir ne veut pas dire boire. “Il y a toujours le risque qu’un vin vieux soit imbuvable, reconnaît-il. Même si les mauvaises surprises sont rares pour un expert qui contrôle bien la provenance des bouteilles, attention aux déboires !

Calendrier des ventes en France

19 nov. Étude Herry, Beaune (21) 20 nov. Étude Delavenne Lafarge, Drouot, Paris ; étude Renault-Aubry, Pontivy (56) ; étude Jean-Dit Cazaux Dubern-Briscadieu, Bordeaux (33) 20-21 nov. Étude Lombrail Teucquam, La Varenne Saint-Hilaire (94) 21 nov. Étude Herry, vente des Hospices de Beaune (21) 23 nov. Étude Cornette de Saint-Cyr, Drouot, Paris 24 nov. Étude Ferri, Drouot, Paris 29 nov. Étude Poulain Le Fur, Drouot, Paris ; étude Mercier et Cie, Lille (59) 1er déc. Étude Aguttes, Neuilly (92) 2 déc. Étude Chayette Cheval, Drouot, Paris 3-4 déc. Étude Artus Associés, Drouot, Paris 7 déc. Étude Tajan, Charenton (94) 9 déc. Étude Anaf, Lyon (69) 11-12 déc. Étude Lombrail Teucquam, Hôtel Crillon, Paris 13 déc. Étude Poulain Le Fur, Palais des Congrès, Paris 14-15 déc. Étude Coutau-Bégarie, Drouot, Paris 18 déc. Étude Gestas, Pau (64) 19 déc. Étude Herry, vente au profit des Restos du Cœur, Beaune (21)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°93 du 19 novembre 1999, avec le titre suivant : Comment prendre de la bouteille ?

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