Le destin mouvementé des collections de Chtchoukine et Morozov

Chtchoukine, Morozov et les Commissaires

Devant les œuvres de Matisse, Vorochilov éclata d’un rire haineux…

Le Journal des Arts

Le 20 mai 2010

\"Montrer ces collections aux masses populaires est politiquement dangereux.\" La découverte récente aux Archives d’État de la Fédération de Russie du texte du décret de Staline qui faisait disparaître le Musée d’art moderne occidental – publié ici pour la première fois – amène Madame Marckova, conservateur au Musée Pouchkine de Moscou, à établir un historique précis de la constitution et de la dispersion des collections de Chtchoukine et Morozov. Elle cerne les motivations des intervenants successifs et pose la question du devenir des œuvres.

Au début du siècle, la Russie possède des collections d’œuvres impressionnistes et postimpressionnistes, un ensemble unique de tableaux de Gauguin, de Van Gogh, Cézanne, Derain, et les premiers chefs-d’œuvre de Matisse et Picasso. "Moscou, écrit en 1911 le peintre et critique d’art russe, Alexandre Benois, est la ville de Gauguin, Cézanne et Picasso". Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov, deux grands marchands – industriels du textile –, ont constitué ces collections de tableaux français à une époque où le Louvre refusait d’exposer les peintres contemporains.

Dès 1909, Sergueï Chtchoukine ouvre au public sa demeure – véritable musée de la peinture française –, où les moscovites voient pour la première fois la peinture contemporaine, et découvrent une autre culture. Chtchoukine accueille des créateurs écrivains, peintres et musiciens, tels Malevitch, Stravinski, Diaghilev. Ce musée joue un rôle d’avant-garde. Il a l’ambition de montrer ce qu’il y a de plus nouveau dans la créativité contemporaine ; à l’époque, un seul musée existe à Moscou, la galerie privée Tretiakov, fondée en 1880, offerte par Tretiakov à la ville de Moscou en 1892. Les premières salles de peintures européennes du Musée Pouchkine n’ouvriront qu’en 1924.

À partir de la révolution d’Octobre, le destin des œuvres dépend de l’attitude du pouvoir à l’égard de la créativité et de l’héritage culturel. D’abord regroupées dans un Musée d’art moderne occidental, les collections participent à la politique de diffusion de la culture. Dans l’URSS des années trente, le musée survit ; certaines toiles sont vendues – l’État est à la recherche de devises –, d’autres sont dispersées.

Mais 1948 et la guerre froide condamnent radicalement les valeurs exaltées par cette peinture française qui ne suscite plus que dérision. Un décret de Staline ferme définitivement le musée. L’effort concerté des responsables des grands musées évitera sa destruction.

Les collections de Chtchoukine ont à nouveau attiré l’attention de l’Occident en février 1993, lors de la rétrospective Matisse du Centre Pompidou. Irina Chtchoukine, la fille et l’héritière de Sergueï Chtchoukine, réclama alors la mise sous séquestre de vingt-cinq toiles du peintre, provenant de l’ancienne collection de son père. Elle renonça à sa plainte afin que les tableaux puissent circuler et sortir de Russie pour participer à une exposition intitulée "De Monet à Picasso" à Essen, en Allemagne ; rebaptisée "Morozov et Chtchoukine collectionneurs", elle devait attirer un large public au Musée Pouchkine à Moscou, puis, jusqu’en avril 1994, à Saint-Pétersbourg, au Musée de l’Ermitage.

Les collectionneurs
Sergueï Chtchoukine (1854-1936) était l’héritier d’une grande famille de marchands, installés à Moscou dès la fin du XVIIIe siècle, qui vendaient des produits manufacturés dans tout l’Empire russe. Ses frères Piotr, Dimitri et Ivan, amis de Renoir et de Degas, furent comme lui des amateurs d’art, collectionneurs, mécènes et francophiles. Ils consacrèrent une partie de leur fortune à constituer leurs collections.

La collection de Piotr Chtchoukine rassemblait des tableaux de Monet, Degas, Sisley, Pissarro, Renoir, dont un chef-d’œuvre La Femme nue, aujourd’hui au Musée Pouchkine. Celle de Dimitri Chtchoukine réunissait cent quarante-six tableaux de maîtres flamands, hollandais et allemands. Nationalisée en 1918, elle devint le premier musée de peinture occidentale ancienne.
Sergueï Chtchoukine dirigeait les manufactures familiales et ne commença sa collection qu’à partir des années 1890. Il acheta ses premiers tableaux, à Paris, au salon de la Société nationale des beaux-arts. À partir de 1897, il se passionna pour l’œuvre de Claude Monet, et découvrit chez Durand-Ruel Lilas au soleil, première toile de Monet à entrer en Russie.

Il acquerra en tout treize toiles : en 1898, Les Rochers de Belle-Île, en 1899, les Nymphéas blancs et Meule de foin, puis La Cathédrale de Rouen, Midi. La dernière toile, achetée à Berlin à l’automne 1904, Le déjeuner sur l’herbe, est une première esquisse de la grande composition du Déjeuner sur l’herbe. Durand-Ruel lui vendra en 1897 Le Passage de l’Opéra, de Pissarro, et deux tableaux de Renoir, La dame en noir et Les jeunes filles en noir. Vers 1903-1904, le collectionneur se passionna pour Van Gogh, Cézanne et Gauguin, dont il avait acquis en 1903, lors de l’exposition organisée par Ambroise Vollard, plusieurs tableaux peints à Tahiti. Il complétera cette série, lors de la rétrospective Gauguin au Salon d’automne de 1906, par des toiles ayant appartenu à Gustave Fayet. Puis, le mécène s’enthousiasma pour les œuvres de Derain et Matisse dès 1904, et celle de Picasso vers 1910.

À Matisse, il commanda plusieurs toiles et des panneaux pour décorer l’escalier de son hôtel particulier. Sergueï Chtchoukine écrivait au peintre, le 31 mars 1909 : "Je trouve votre panneau La Danse d’une telle noblesse que j’ai pris la résolution de braver notre opinion bourgeoise, et de mettre dans mon escalier un sujet avec le nu. En même temps, il me faudra un deuxième panneau, dont le sujet serait La Musique."

De leur côté, Ivan Morozov (1871-1921) et son frère Mikhaïl Morozov (1870-1903) rassemblèrent un ensemble exceptionnel de tableaux impressionnistes. En 1891, Mikhaïl Morozov possédait un luxueux hôtel particulier à l’angle du boulevard de Smolensk, à Moscou. Fabuleusement riche, il se passionnait pour le théâtre et la danse ; des concerts étaient organisés chez lui.

À sa mort, Diaghilev écrivait "Mikhaïl Morozov était une personnalité extrêmement originale, inséparable de Moscou : sa collection s’enrichissait d’œuvres d’art ramenées de l’étranger ou achetées en Russie. On peut imaginer le musée que sa collection serait devenue, si la mort n’avait pas interrompu cette noble entreprise". Parmi les chefs-d’œuvre de l’impressionnisme, on y remarquait Le champ de coquelicots, de Claude Monet, et un portrait de la jeune actrice, Jeanne Samari, par Renoir, aujourd’hui à l’Ermitage. En 1910, sa veuve fit don de soixante tableaux impressionnistes à la galerie Tretiakov.

Ivan Morozov commença sa collection en 1903, et acheta chez Durand-Ruel son premier tableau français, Gelée à Louveciennes de Sisley. À partir de 1907, sa collection rivalise avec celle de Sergueï Chtchoukine, son aîné d’une vingtaine d’années, et souvent la dépasse. Sergueï Chtchoukine le conseille et choisit, en compagnie de Matisse, chez Drouet, les tableaux de Gauguin qui seront exposés dans la salle à manger de Morozov. Ce dernier était soucieux de montrer les principales étapes de l’art contemporain, et de représenter l’œuvre de chaque peintre de la façon la plus complète. Il ne retenait que des œuvres de qualité – "Le Russe qui ne marchande pas", disait de lui Vollard. De Claude Monet, il possédait Le boulevard des Capucines (1876), Bord de l’étang à Montgeron, Le Jardin d’Hoschedé à Montgeron, et Meule de foin à Giverny .

D’Auguste Renoir, il avait découvert chez Vollard, en 1908, La grenouillère et Au jardin. En 1906, il s’enthousiasme pour les premières toiles de Gauguin et de Cézanne. Sa collection comprendra huit toiles de Gauguin et dix-huit tableaux de Cézanne, dont Étude, baigneurs acheté chez Vollard, en 1910. Il réunit les tableaux de Van Gogh tels que Paysage d’Auvers après la pluie (1890), La vigne rouge d’Arles (1888) et La ronde des prisonniers (1890). Sa collection comprenait plus de cinq cent œuvres, dont cent quatre-vingt-sept toiles de peintres français.

Les galeries
Sergueï Chtchoukine possédait un hôtel particulier, rue Bolchoï Znamenski. Ce palais de la fin du XVIIIe siècle avait été acheté aux princes Troubetskoï par son père, Ivan Chtchoukine, en 1882. Sergueï Chtchoukine y fonda sa galerie d’art moderne en 1909. Il y recevait, entre autres, des jeunes peintres, futurs créateurs de l’avant-garde russe, tels Larionov ou Gontcharova.

Matisse séjournera chez lui, en octobre 1911, pour mettre en place ses panneaux décoratifs et ses toiles. Conscient de la portée sociale de son activité de collectionneur, il écrivait à Ivan Tsvétaïev, fondateur du Musée Pouchkine, qu’il avait l’intention de créer une galerie de la nouvelle peinture française, qu’il léguerait à la ville de Moscou. Chtchoukine organisait des visites dominicales de 11 à 14 heures, accompagnées de conférences pour le public. La collection regroupait, en 1914, un ensemble de 450 toiles de peintres français. Le musée resta ouvert, en dépit de la guerre et de la Révolution. Les œuvres de Matisse étaient exposées dans le salon rose, La Danse et La Musique décoraient l’escalier. La salle à manger était consacrée aux toiles de Gauguin. Celles de Picasso étaient regroupées dans un cabinet.

Ivan Morozov s’établit à Moscou en 1900, dans une demeure du XVIIIe siècle, sur la Prétchistenka. Il fit réaliser de 1904 à 1906 des travaux par un architecte, Lev Kekouchev, pour transformer les pièces du premier étage en galerie de peintures. Grâce à une verrière, les toiles recevaient la lumière naturelle. Il commanda des œuvres monumentales : pour le salon de musique, Maurice Denis réalisa des panneaux sur le thème de L’histoire de Psyché, ainsi que des tableaux et des vases, et Maillol, des sculptures qui complétèrent cette décoration.

En 1910, Morozov commanda à Pierre Bonnard deux panneaux, L’Automne, cueillette de fruits, et un autre panneau lui faisant pendant, Premier printemps à la campagne. Cette galerie n’était pas ouverte au public. Après la révolution, le rez-de-chaussée fut aménagé en habitation collective pour les collaborateurs de la circonscription militaire de Moscou.

Bien qu’ils existent toujours, ces hôtels particuliers qui abritaient ces collections prestigieuses ont perdu l’aspect qui les distinguait du vivant de leurs propriétaires. L’ancien palais Troubetskoï, la demeure de Sergueï Chtchoukine, est occupée par le ministère de la Défense. Les visiteurs qui ont pu y pénétrer estiment que la décoration intérieure n’est pas complètement détruite, mais il est difficile de s’en assurer, car les murs et les plafonds richement sculptés ont été doublés de panneaux, afin d’en masquer les excès de "luxe bourgeois". Quant à la galerie de Morozov, rue Pretchistenka, elle n’a pas été mieux traitée.

Les toiles de Maurice Denis qu’elle abritait ont été expédiées à l’Ermitage, où elles sont entreposées. Les sculptures de Maillol, qui ornaient autrefois le hall d’entrée, sont au Musée Pouchkine de Moscou, ainsi que deux des quatre vases de Maurice Denis. Mais le mobilier que cet artiste avait dessiné n’a pas survécu. Les panneaux de Bonnard qui ornaient l’escalier sont à l’Ermitage. Un ensemble décoratif monumental, unique en Russie, s’est trouvé ainsi détruit.

La Première Guerre et la révolution d’Octobre
Pour ces collectionneurs, la guerre de 1914 mit fin aux voyages et aux séjours à Paris. Vint la révolution d’Octobre. En 1918, une commission fut créée pour la protection des monuments anciens et des œuvres d’art ; elle était chargée de dresser la liste des hôtels particuliers et des palais présentant une valeur historique particulière. Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov faisaient partie d’une commission d’étude comprenant S. Ostroukov, A. A. Bakhrumian, fondateur du Musée du théâtre, et les héritiers de L. K. Zoubelov. Ils proposèrent que leurs collections et leurs galeries constituent un don gratuit à la République des soviets, eux-mêmes étant nommés conservateurs à vie de leurs collections.

"Le musée a été nationalisé, écrivait à cette époque Iouri Annenkov, quant à Chtchoukine, cet homme qui a découvert Picasso et Matisse, qui a créé à Moscou un musée inestimable de la peinture européenne la plus récente, ce Chtchoukine si généreux s’est vu attribuer dans sa propre maison une chambre de service, attenant à la cuisine". Chtchoukine vivait dans la crainte permanente d’être arrêté. En août 1918, trois mois avant la nationalisation de sa collection, il quitta définitivement la Russie et s’installa à Nice. L’inventaire de sa galerie avait commencé avant même la publication du décret. En octobre 1918, Lénine, Lounatcharsky et Bontch-Brouiévitch signèrent un "décret d’enregistrement, d’inventaire et de conservation des monuments anciens et des œuvres d’art, actuellement en possession d’institutions et de personnes privées", qui fut publié dans les Isvestia le 5 novembre 1918.

Un mois et demi plus tard, fut publié le décret nationalisant les collections d’Ivan Morozov, déclarant qu’elles étaient "propriété de l’État." La galerie Morozov, dénommée Second Musée d’art moderne occidental, fut ouverte au public, pour la première fois, au début de mai 1919. Le 11 avril 1919, le Collège chargé des affaires des musées et de la protection des monuments notifia à Ivan Morozov que : "le conservateur responsable du musée sera B. N. Ternovets, et vous serez son adjoint. De plus, V. Dénissov est nommé commissaire politique". Ivan Morozov, nommé conservateur-adjoint, guidait les visiteurs dans les salles.

Le Musée d’art moderne occidental
Pendant les années vingt, les musées sont inclus dans le système idéologique et dans la politique culturelle de l’État soviétique. Durant toute cette période, Anatole Lounatcharski, amateur de culture française, est commissaire de l’instruction publique, chargé par Lénine de gérer la propagande culturelle. L’art contemporain occidental est alors considéré comme un modèle, un art "antibourgeois".

Les collections perdent toute trace des noms de leurs créateurs et sont regroupées dans un Musée d’État d’art occidental moderne, en avril 1918. On y transféra également des œuvres de plusieurs collections nationalisées, dont les œuvres léguées à la galerie Tretiakov par la veuve de Mikhaïl Morozov. Les tableaux russes de la collection d’Ivan Morozov furent confiés à la galerie Tretiakov. En 1928, les anciennes collections furent rassemblées dans l’ancien hôtel particulier de Morozov, rue Pretchistenka, car la galerie de Chtchoukine était désormais occupée par l’administration militaire. Les tableaux de Matisse furent accrochés dans l’ancien salon de musique de Morozov, autrefois décoré des grandes toiles de Maurice Denis, sur lesquelles on avait cloué des panneaux de bois. Des conservateurs et des historiens furent attachés au musée, qui forma des étudiants.


Les ventes d’œuvres d’art à l’étranger
Dès le début des années 30, la collection commença à être dispersée : un ensemble d’œuvres – parmi lesquelles des tableaux de Monet, Renoir, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Matisse – fut remis à l’Ermitage, qui ne possédait pas de peintures contemporaines.

Les ventes d’œuvres d’art ancien à l’étranger débutèrent pendant l’année 1928, qui fut tragique pour la vie des musées russes. A. I. Mikoyan devint Commissaire du peuple chargé du Commerce extérieur ; sa persévérance et son inlassable ingéniosité ont joué un rôle particulièrement néfaste pour les trésors artistiques de la Russie. Une décision spéciale du Bureau politique du Comité central du Parti communiste, inspirée par Staline en personne, avait nécessairement dû être prise à ce sujet. Mais on n’en a pas trouvé trace jusqu’à ce jour. Les ventes se faisaient par l’intermédiaire de l’Allemagne qui, d’après le traité de Rapallo, avait reconnu le gouvernement soviétique et, par conséquent, ses nationalisations. L’exportation prit des proportions catastrophiques. C’est ainsi que des chefs-d’œuvre de Van Eyck, Raphaël, du Titien, du Perugin, de Rubens, Rembrandt, Poussin, Tiepolo et d’autres grands maîtres quittèrent le pays.

En 1932, ce fut le tour du Musée d’art moderne occidental. Aux États-Unis, le docteur Barnes, dont la collection en Occident était la seule à pouvoir rivaliser avec celles de Chtchoukine et Morozov, s’adressa à la galerie Knoedler, secrètement liée à la Commission pour la préservation des biens artistiques et des antiquités, Antiquariat, créée en 1918 par l’intermédiaire de la galerie berlinoise Matthiesen. Le docteur Barnes était intéressé par les Cézanne des collections russes, et en particulier par Pierrot et Arlequin, peint par Cézanne en 1888, pour lequel l’Antiquariat demanda 450 000 marks. La somme lui parut sans doute excessive, et les choses en restèrent là.

En avril 1933, le directeur de la galerie Knoedler envoya un télégramme à la galerie Matthiesen. "J’ai un client très intéressé par les tableaux suivants, Madame Cézanne dans la serre, Le café de nuit de Van Gogh, La femme de chambre, de Renoir, La chanteuse verte, de Degas. Pouvez-vous proposer un prix intéressant pour les quatre, en dollars, car je ne puis acheter un nombre suffisant de marks". La vente eut lieu dans le plus grand secret. Le client se révéla être Stephen C. Clark, un grand collectionneur américain. En 1960, il légua par testament Le café de nuit, de Van Gogh, au Musée de l’Université de Yale, et les trois autres tableaux au Metropolitan Museum de New York.

Dans les années trente, le pouvoir ne s’intéressait plus à l’avant-garde artistique depuis longtemps. Des voix s’élevaient pour dire qu’il ne fallait pas montrer aux travailleurs les œuvres qui se trouvaient au Musée d’art moderne occidental. Pour tenter de sauver le musée, ses dirigeants firent une propagande active en faveur de l’art occidental "révolutionnaire", et organisèrent des expositions. Mais en 1938, B. N. Ternovets, qui dirigeait le musée depuis sa fondation, fut licencié.

Les années quarante
À partir des années quarante, les anciennes collections restèrent longtemps invisibles. Les tableaux furent évacués en Sibérie, et après la fin de la guerre, de retour à Moscou, les toiles restèrent dans leurs caisses. La réouverture du musée fut différée.
 
Après la Seconde Guerre, s’ouvre la période la plus sombre – époque de terreur idéologique –, des pans entiers de la production artistique sont déclarés pernicieux. L’œuvre culturelle menée par Lounatcharski dans les années vingt est escamotée.

C’est en 1948, année sinistre pour l’art et la culture, que débuta la campagne de "lutte contre le cosmopolitisme", et toutes les manifestations du "formalisme" – catégories où se trouvait reléguée toute la peinture moderne. Des normes idéologiques étroites sont assignées aux arts et aux sciences. La déviation "formaliste", qui néglige l’analyse des contenus et ignore la réalité, est proscrite. L’impressionnisme est condamné comme "antiréaliste". L’art socialiste doit être accessible à tous. Le destin du musée et son rôle culturel dépendent alors du pouvoir politique et de ses décisions fluctuantes.

En 1948, par un décret – dont le texte est publié ci-joint pour la première fois –, Staline met fin à l’existence du musée. Les célèbres collections sont alors réparties entre les différents musées, vendues, et certaines brûlées. Les responsables de cette politique étaient des artistes du régime stalinien et des théoriciens de l’art du parti, qui entreprirent une vaste campagne de lutte contre le musée, dressant contre lui la direction du parti et de l’État. V. S. Kemenev, ancien étudiant boursier du Musée d’art moderne occidental, parvenu à un poste élevé dans les services de sécurité de l’État, puis à la Culture, attaquait Picasso dans ses articles. Il devint plus tard, et pour de longues années, vice-président de l’Académie des beaux-arts de l’URSS.

"Si quelqu’un ose exposer Picasso, je le ferai pendre" déclarait Alexandre Guerassimov, premier président de l’Académie, auteur des tableaux "Lénine à la Tribune", et "Staline et Vorochilov au Kremlin". Ceci était monnaie courante à cette époque de persécutions cruelles contre les poètes, les écrivains, les compositeurs, les cinéastes et les hommes de théâtre novateurs et talentueux : la liste comprenait, entre autres, les noms d’Akhmatova, de Chostakovith et d’Eisenstein.

La dispersion des œuvres
Un jour de 1948, les collaborateurs du Musée d’art moderne occidental attendaient Vorochilov et sa suite. On leur avait donné l’ordre d’exposer, du jour au lendemain, l’ensemble des toiles. Mme N. Iavorskaïa, épouse de Ternovets, était alors conservateur. Elle n’a pas oublié cette visite : "Quelqu’un, dans les hautes sphères, s’était douté que nous tenterions de ruser en n’accrochant aucune toile controversée. A. K. Lebedev – l’un des membres du Comité des affaires artistiques, plus tard nommé au ministère de la Culture de la République de Russie –, nous ordonna, par téléphone, de décrocher avant onze heures, le lendemain matin, heure prévue pour l’arrivée de Vorochilov, La Musique et La Danse de Matisse, et de les présenter pour inspection. J’essayais de dire qu’il était indispensable que des restaurateurs assistent au décrochage et que nous n’en avions aucun. On nous envoya des restaurateurs, et les deux panneaux La Danse et La Musique de Matisse furent déroulés sur le sol.

Nous les avions accompagnés d’une grande toile réaliste de Jean-Paul Laurens, L’Exécution de Maximilien. Vorochilov arriva, flanqué d’Alexandre Guerassimov, qui veilla à ce que l’inspection commençât par la fin. Ils allèrent voir les œuvres de Matisse. Vorochilov y jeta un coup d’œil, et éclata d’un rire haineux et méprisant. L’entourage fit chorus. Bien des années ont passé depuis, mais je n’ai jamais oublié ce chœur de ricanements." Madame Iavorskaïa poursuit : "Ils se dirigèrent vers les Renoir. Vorochilov n’aimait pas La Baigneuse, mais A. K. Lebedev s’approcha de la toile, fit un mouvement circulaire de la main et commenta : "Tout de même, on sent là des possibilités, de réelles possibilités."

Une fois l’inspection terminée, je demandais à Vorochilov quelles étaient ses impressions. Il ne me répondit pas." Le destin du musée était scellé : l’ordre de sa liquidation fut signé par Staline. Ce document a été retrouvé récemment dans les archives de la révolution d’Octobre, aujourd’hui archives d’État de la Fédération russe, par S. Zagorskaïa, conservatrice au Musée Pouchkine.

L’ancien hôtel particulier de Morozov fut alors saisi par l’Académie des arts de l’URSS. Que l’Académie se soit ainsi aventurée dans le musée parut symbolique aux observateurs. Madame Iavorskaïa ajoute : "Le service des musées du Comité des affaires artistiques avait l’intention de répartir les œuvres d’art dans plusieurs musées de province, et même d’en détruire quelques-unes." L’intervention des collaborateurs du Musée de Moscou et de l’Ermitage permit de l’éviter. Sur ordre donné à l’échelon le plus élevé, les conservateurs n’étaient pas autorisés à effectuer le transfert de la moindre œuvre du Musée d’art moderne occidental.

Toutefois, ils purent diviser la collection entre leurs deux établissements, car on ne trouvait aucun autre lieu pour l’abriter. Il ne fut tenu aucun compte de l’appartenance aux collections d’origine. Les goûts des conservateurs intervinrent dans ce partage : le Musée Pouchkine hérita des plus belles toiles impressionnistes, tandis que La Musique et La Danse de Matisse, deux volets du Triptyque marocain – La Porte de la Casbah allant au Musée Pouchkine – ainsi que les toiles cubistes les plus émouvantes de Picasso, jadis dans la collection de Sergueï Chtchoukine, furent confiées à l’Ermitage. Les toiles restèrent dans les réserves des musées jusqu’à l’arrivée de Krouchtchev au pouvoir.

Le sort de ces collections est maintenant entre les mains du Musée Pouchkine, de l’Ermitage et de l’Académie des arts.

Le point de vue des héritiers de Sergueï Chtchoukine
Sergueï Chtchoukine a annoncé en 1917 son intention de donner ses tableaux à la Ville de Moscou ; les événements empêchèrent cette décision d’être entérinée, et le collectionneur n’avait pas renoncé à sa propriété.
En raison du testament signé en 1926 à Paris par Sergueï Chtchoukine, Irina Chtchoukine, sa fille et héritière, avait en février 1993 introduit une action en justice pour revendiquer sa propriété sur la collection – et en particulier les droits qui appartiennent aux propriétaires de l’œuvre (et non à l’auteur), si elle a été acquise avant 1911 : droits de reproduction et de représentation – et donc d’exposition.
Aujourd’hui, la famille demande essentiellement que la collection soit réunie à l’Ermitage, qui détient les œuvres de grands formats. Et que soit mentionné \"donation Chtchoukine\" à côté du titre du tableau. Irina Chtchoukine veut \"conserver cette collection dans l’héritage artistique de notre pays, la Russie, mais que Sergueï Ivanovitch Chtchoukine et ses héritiers ne soient plus humiliés et offensés comme ils l’ont été. Voilà qui implique que la Russie rapporte le décret spoliateur de 1918, et que la famille Chtchoukine effectue de son plein gré le transfert de sa collection à la Ville de Moscou.\"

Le décret de Staline
Le Conseil des ministres de l’URSS
Décret n° 672, du 6 mars 1948, relatif à la liquidation du Musée d’art moderne occidental.
Le Conseil des ministres de l’URSS considère que la plupart des œuvres du Musée d’art moderne occidental, situé à Moscou, sont médiocres, antipopulaires, et qu’elles témoignent d’un art formaliste bourgeois totalement dépourvu de vertus éducatives, et étranger à l’édification du socialisme. Ces collections d’art formaliste ont été acquises en Europe occidentale, puis rassemblées dans ce musée par des capitalistes moscovites, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Ces œuvres, vouées au culte de l’art bourgeois décadent, caractéristique de l’époque impérialiste, ont non seulement contribué à renforcer la tendance formaliste dans notre pays, mais elles ont également fait obstacle au libre développement d’un art russe et soviétique. Montrer ces collections aux masses populaires est politiquement dangereux, et de nature à encourager le pire formalisme bourgeois dans l’art soviétique. De plus, les musées d’art des pays capitalistes d’Europe occidentale et d’Amérique refusent d’exposer, non seulement des œuvres d’art soviétiques contemporaines, mais également les œuvres des artistes de la célèbre école réaliste russe, dont la valeur n’est plus contestée par personne.

En conséquence, le Conseil des ministres d’URSS :
1- Décrète la liquidation du Musée d’art moderne occidental de Moscou
2- Confie au Comité pour les affaires artistiques les instructions suivantes :
a) Sous leur responsabilité personnelle, les camarades P. I. Lebedev et P. M. Sysoyev procéderont à la sélection des œuvres les plus importantes, puis à leur transfert, dans un délai de quinze jours, au Musée des beaux-arts Pouchkine, ainsi que vers d’autres musées d’art.
b) De même, dans un délai de dix jours, la bibliothèque du Musée d’art moderne occidental sera transférée au Musée Pouchkine.
c) Enfin, il faut que, d’ici dix jours, l’Académie des beaux-arts d’URSS puisse disposer du bâtiment du Musée d’art moderne occidental, situé au 21, rue Kropotkine, à Moscou, ainsi que d’un inventaire complet des œuvres du musée, et ceci afin d’installer au rez-de-chaussée le département administratif de l’Académie et l’Institut scientifique de recherche sur la théorie et l’histoire de l’art, et d’organiser, au premier étage, des expositions d’art soviétique.
3- La Commission nationale du personnel devra nommer cinq nouveaux collaborateurs au Musée Pouchkine ; ceux-ci seront choisis parmi les trente-cinq collaborateurs démissionnaires du musée national.

Le décret de Lénine
Compte tenu du fait que la galerie de Sergueï Chtchoukine contient une collection unique de grands maîtres européens, principalement des peintres français de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, et que sa grande valeur artistique a une importance nationale pour l’éducation du peuple, le Conseil des commissaires du peuple a décrété :
1. La collection d’art de Sergueï Chtchoukine sera déclarée propriété d’État de la République socialiste fédérale de Russie, et sera remise au Commissariat du peuple à l’Éducation, aux mêmes conditions que les musées d’État. 2. L’immeuble de la galerie, N° 8, passage Znemensky, le terrain attenant qui constituait la propriété de Sergueï Chtchoukine, et son contenu, seront mis à la disposition du Commissariat du peuple à l’Éducation.

Qu’en est-il aujourd’hui ?
Le problème que posent les collections Chtchoukine et Morozov n’est pas résolu de façon satisfaisante. Pourtant, ces musées, qui ont su éviter la destruction des œuvres, devront trouver la sagesse nécessaire pour aller au-delà. Les musées russes manquent de moyens financiers ; la location d’expositions est aujourd’hui, pour tous les grands musées, une source importante de fonds. Quelle position adopter ? Si l’on porte aux anciennes collections un intérêt historique, on cherchera à reconstituer ce qui a été dans le passé.

Mais d’une part, un regard rapide montre qu’il est impossible de recomposer ces ensembles : quatre œuvres au moins ayant appartenu à Morozov sont aujourd’hui dans les musées américains. D’autre part, les musées russes n’envisagent pas de se séparer des toiles. Mikhaïl Piotrovski, directeur de l’Ermitage, au moment de la demande de mise sous séquestre des Matisse exposés au Centre Pompidou, a fait savoir qu’aucune toile issue de l’ancienne collection de l’industriel ne sortirait de Russie si un risque de saisie planait sur ces œuvres. Quant à Irina Antonova, directrice du Musée Pouchkine, elle considère que les cartels affichés dans les salles du musée relatent suffisamment l’histoire des collections et des collectionneurs, et que les historiens d’art n’ont pas la responsabilité de l’aspect juridique des problèmes soulevés. Un musée des collectionneurs pourrait être une réponse dans le futur.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°6 du 1 septembre 1994, avec le titre suivant : Chtchoukine, Morozov et les Commissaires

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