Vendredi 14 décembre 2018

Christie’s s’impose en 2003

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 23 janvier 2004 - 2130 mots

La multinationale de François Pinault l’emporte dans le classement des maisons de ventes parisiennes. Avec la vente Breton, Calmels-Cohen arrive à la quatrième place derrière Tajan et Artcurial.

Caractérisé par une conjoncture toujours difficile et un dollar faible défavorable aux achats américains sur le sol européen, le marché des ventes volontaires à Paris n’a pas trop mal tiré son épingle du jeu en 2003. « Le marché français a été très actif en 2003 et il a un grand potentiel. Le regroupement d’études parisiennes de grande envergure, l’arrivée des sociétés de ventes anglo-saxonnes, la compétitivité des commissaires-priseurs français et la réorganisation de Drouot ont fait que les résultats français sont en hausse par rapport à 2002. Ce n’est pas le cas en Amérique ou en Grande-Bretagne », soutient François Curiel, président de Christie’s Europe et du directoire de Christie’s France. Avec 80,3 millions d’euros de produits de vente en 2003 et une croissance de plus de 40 % par rapport à 2002, la multinationale numéro un mondial vient de détrôner le « premier commissaire-priseur de France », la SVV Tajan. Selon François Curiel, « c’est tout d’abord une récompense du travail de toute l’équipe de Christie’s à Paris et du soutien que nous avons reçu de nos collègues européens, américains et asiatiques. C’est aussi une surprise car nous ne nous attendions pas à cela après seulement deux ans de ventes en France. Contrairement au reste du monde où nous avons principalement un grand concurrent, à Paris, nous devons faire face à de nombreux acteurs très actifs et présents sur le marché depuis… 1556. Nous ne crions pas victoire et surtout dans ce métier, où l’on est aussi bon que sa dernière vente ! ». Pour l’auctioneer, c’est un second semestre particulièrement réussi qui a fait la différence, avec de belles collections particulières telles que celles des familles Jacques et Henriette Schumann, Henri Flammarion, Georges Halphen, Calvière, et surtout Hottinguer, qui a rapporté quelque 9,5 millions d’euros, avec 97 % de lots vendus. En 2003, plus de 60 000 visiteurs ont franchi les portes du 9 de l’avenue Matignon, soit 45 % de plus qu’en 2002, avec un pic de fréquentation le 15 novembre, où 2 000 personnes se sont déplacées à l’occasion de la très médiatique vente Concorde. La dernière nouveauté en date chez Christie’s France reste l’organisation de ventes généralistes avec des objets abordables, souvent sans prix de réserve. Le premier coup de marteau a été donné le 8 décembre, pour un rendez-vous qui s’annonce trimestriel. La maison Christie’s aurait-elle quelques velléités pour grignoter encore des parts de marché de Drouot ? La vieille dame des enchères parisiennes, un lieu de vente collectif (et non une maison de ventes), dont les intérêts fructifient par l’intermédiaire de Drouot Patrimoine (la holding de tête du groupe Drouot, créée en novembre 2002 et avec les commissaires-priseurs pour actionnaires), se sent à l’abri avec un produit de 380 millions d’euros pour les ventes d’art en 2003, soit une progression de 5,5 % par rapport à 2002. « Christie’s a voulu montrer un certain dynamisme et, pour ce faire, ils ont tout simplement délocalisé moins de ventes. Mais je préfère qu’ils vendent à Paris plutôt qu’ailleurs, cela ne peut qu’être bénéfique au marché français », commente Georges Delettrez, président de Drouot Holding et directeur général de Drouot Patrimoine. « Les exportations sont une partie importante de notre activité en France, assure de son côté François Curiel. Nous avons, cet été, dirigé vers New York un tableau de Fernand Léger de 1914, La Femme en rouge et vert, estimé 10 à 15 millions de dollars. Il a été adjugé 22 millions de dollars [17,1 millions d’euros], un record pour cet artiste. Idem pour Le Chemin montant de Gustave Caillebotte, vendu pour 6,7 millions de dollars, soit le 2e prix pour cet artiste. » Pour la collection Tériade, vendue à Londres le 24 juin 2003, ou les daguerréotypes de Girault de Prangey, dispersés par Christie’s dans la capitale britannique le 20 mai 2003 (deux ensembles qui avaient tout à fait leur place à Paris), les contrats avaient été signés avant l’autorisation pour les sociétés commerciales de vendre en France. « Mais cela marche dans les deux sens, ajoute François Curiel. Travaillant étroitement avec nos collègues américains, européens et asiatiques, nous recevons régulièrement de nombreux objets destinés à être vendus en France. Pour ne prendre que quelques exemples, Christie’s Londres nous a envoyé une suite de 12 tapisseries des Gobelins adjugée plus de 300 000 euros en décembre dernier à Paris. Nous avons aussi reçu de Londres les collections d’art d’Afrique et d’Océanie de John Hewett et, de Belgique, celles de Nelly van den Abbeele. Enfin, la collection d’objets précolombiens Homburger nous est parvenue des États-Unis. »

La déferlante Breton
Les maisons Artcurial et Tajan conservent sensiblement le même chiffre d’affaires qu’en 2002, tandis que les sociétés Piasa, Sotheby’s et Beaussant-Lefèvre (qui a connu un pic en 2002 grâce à la collection Soraya avec ses 6,6 millions d’euros) sont en repli par rapport à cette même année. Chez Tajan, le succès de la bibliothèque Ragazzoni du premier semestre et les bons résultats pour l’Art déco en novembre (11,2 millions de chiffre d’affaires) ont marqué la saison 2003. La maison Artcurial s’est surtout distinguée durant les six premiers mois de l’année avec la vente de la collection de Mercedes de Rolf Meyer en février et celle de la collection espagnole Perrot-Moore sur Dalí le 30 juin, ensemble qui a été exposé partout en Europe via le réseau International Auctioneer auquel Artcurial appartient. Grande spécialiste de l’art du XXe siècle, on s’étonne qu’elle n’ait eu la charge de la dispersion de la succession Ronchèse, un important ensemble de pièces des Nouveaux Réalistes sur laquelle Piasa a mis la main pour un peu plus de 3 millions d’euros le 4 décembre. « On est un peu frustré, avoue Francis Briest. Mais le marché français est atomisé et fonctionne avec des réseaux de notaires. Cet émiettement reste un particularisme hexagonal qui n’existe pas sur le marché anglo-saxon. D’où certaines surprises comme des ventes spécialisées confiées à droite ou à gauche à des maisons dont ce n’est pas le domaine. » Sotheby’s, avec un chiffre d’affaires parisien 2003 de 38,5 millions d’euros, en net recul si on le compare à celui de 2002 (- 23,3 %), n’a pas beaucoup brillé. « Les ventes Lagerfield (7 millions d’euros et 90 % de lots vendus) et Johnson (5,6 millions d’euros et 93 % de lots vendus) auraient eu lieu à New York si le marché parisien n’avait pas été ouvert », se console la présidente de Sotheby’s France Laure de Beauvau Craon, laquelle quitte ses fonctions afin de se consacrer davantage au business getting (élargissement de sa clientèle) pour son groupe. Du côté des objets importés pour être vendus dans l’Hexagone, Sotheby’s France peut seulement se targuer d’avoir obtenu la vente d’une table mécanique d’Oeben en provenance d’un particulier du Danemark pour 1 162 875 euros, la meilleure enchère parisienne de Sotheby’s et le prix le plus élevé en France en 2003 pour un meuble d’ébénisterie. « J’ai reçu un fax laconique de New York m’informant que c’était la seule enchère française sur les 141 enregistrées cette année de plus de 1 million de dollars, ajoute la présidente. Cela prouve que les poids lourds du marché de l’art sont à Londres et New York malgré l’internationalisation de la place parisienne. » Cela démontre aussi que Sotheby’s n’a pas obtenu de bons résultats à Paris parce qu’elle n’a pas décroché suffisamment de collections sur le territoire national. À part Christie’s, seule la SVV Calmels-Cohen affiche une progression notable : son chiffre d’affaires 2003 s’élève à 59,5 millions d’euros (juste derrière Artcurial) contre 14,4 millions d’euros en 2002 (voir graphique). Cet écart spectaculaire trouve son origine dans la vente Breton qui, à elle seule, a généré 46 millions d’euros de chiffre pour l’organisateur de cette série de 21 vacations. « Cette vente a eu un impact extraordinaire, rappelle Georges Delettrez. Le monde entier en a parlé et a parlé de Drouot. La preuve que Drouot est capable de vendre de grandes collections comme cela a déjà été fait pour les ventes Dora Maar et Soraya ! C’est dans la continuité des choses. » Mais l’hôtel Drouot aurait-il enregistré la progression annoncée sans cet événement ? « La vente Breton a dopé un peu nos résultats, convient Georges Delettrez. Mais elle a engendré une occupation de Drouot-Richelieu pendant dix-sept jours. Ce sont dix-sept jours de ventes diverses qui n’ont pas été faisables pendant ce temps. Ce n’est pas rien. »

Quoi de neuf pour 2004 ?
Si les forces en présence semblent avoir pris leur position sur le marché de l’art parisien, des évolutions sont certainement à prévoir dans les années à venir. Chez Christie’s France, on souhaite continuer à jouer les premiers de la classe, c’est-à-dire, comme l’exprime poliment son président, « tout d’abord, poursuivre sur les bases établies en donnant aux clients acheteurs et vendeurs un service impeccable, tant du point de vue de l’expertise que des questions administratives ».  « Nous voulons aussi faciliter l’accès au réseau Christie’s International aux acheteurs et aux vendeurs résidant en France. La demande d’un rapport de condition d’un objet proposé à Hongkong, son achat et son envoi peuvent se faire par un seul coup de téléphone à Paris », précise-t-il. De son côté, la maison Tajan envisage, à la suite de son rachat par un nouvel investisseur issu du monde de la finance, la firme Rodart – dont le P.-D. G. est une collectionneuse américaine passionnée d’art (1) –, une nouvelle organisation et des perspectives de développement pour sa société. Chez Artcurial-Briest-Poulain-Le Fur, toutes les propositions d’association, d’agrandissement ou de partenariat sont à l’étude. Il est question de rester « sur les rangs » et l’on parle d’« ouverture en fonction des opportunités ». Piasa, qui se trouve dans le giron de François Pinault via sa holding Artémis, vient de renouveler son équipe composée initialement des quatre commissaires-priseurs Jean-Louis Picard, Pierre E. Audap, Lucien Solanet et Alexis Velliet. Arrivé chez Piasa en 2001, Henri-Pierre Teissèdre, commissaire-priseur de 46 ans, diplômé depuis quinze ans, a travaillé pendant de nombreuses années dans une étude judiciaire parisienne. Il a intégré en mai 2003 les fonctions de directeur à égalité avec les quatre autres commissaires-priseurs, après un bout d’essai d’un peu plus d’un an. Cette arrivée correspond à une politique de renouvellement des cadres, Lucien Solanet devant prochainement partir à la retraite. Doté d’un solide réseau de relations avec des notaires (ces rapporteurs d’affaires qui font souvent les beaux jours des SVV françaises), Henri-Pierre Teissèdre s’occupe essentiellement des inventaires de succession. Il doit sa promotion au rang de dirigeant chez Piasa au contrat qu’il a décroché pour l’ancienne collection Louis Carré, vendue conjointement avec Artcurial les 9 et 10 décembre 2002 et qui a totalisé plus de 19 millions d’euros. Sotheby’s France vient d’accueillir son nouveau P.-D. G. en la personne de Philipp de Wurttemberg, qui reprend le flambeau de Laure de Beauvau Craon (lire p. 26). Mais l’auctioneer américain semble vouloir communiquer davantage à l’international que sur les résultats et l’avenir de sa filiale parisienne. Du côté de Drouot, l’hôtel a accueilli 35 000 visiteurs à l’occasion d’un premier week-end Portes ouvertes, les 13 et 14 décembre 2003. « C’est la première opération commerciale à Drouot et pas la dernière, car Drouot doit bouger et vivre », lance Georges Delettrez. Les travaux de rénovation de l’hôtel Drouot, selon un projet de l’architecte Jean-Michel Wilmotte, ont commencé en décembre 2003 et seront étalés sur deux ans pour ne pas délocaliser les ventes. « Il a été décidé qu’aucun jour de fermeture supplémentaire du lieu ne sera autorisé pour travaux. » Il faudra donc composer avec les fermetures officielles. Dans le même temps, « un autre lieu de prestige, qui pourrait se substituer à Drouot-Montaigne ou exister en parallèle avec celui-ci, est activement recherché. Ce pourrait être au Grand Palais ou dans un autre endroit central, près des Champs-Élysées. » Enfin, pour ne pas rester franco-français, il est aujourd’hui à nouveau question de prospections aux États-Unis et en Angleterre. « L’ouverture de bureaux de représentation, reportée pour cause de guerre en Irak, pourrait prendre forme en 2004 dans un contexte d’accalmie politico-financière. » Tous les acteurs du marché de l’art sont néanmoins loin d’être des plus optimistes pour le futur proche. Pour Francis Briest, « 2004 va être difficile si le déséquilibre dollar/euro persiste. La force d’un marché repose de façon plus fondamentale sur cette donnée que sur les éternels problèmes de fiscalité (droit de suite et TVA à l’importation) contre lesquels on ne peut rien faire puisqu’ils sont liés à une politique commune européenne ».

(1) Lire le JdA n° 184, 9 janvier 2004.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°185 du 23 janvier 2004, avec le titre suivant : Christie’s s’impose en 2003

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