Mardi 11 décembre 2018

L'actualité vue par

Caroline Bourgeois, directrice artistique du Plateau, à Paris

« Amener l’art aux gens »

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 5 mars 2004 - 1178 mots

Commissaire indépendante, Caroline Bourgeois a été codirectrice artistique du Mois de la photo (Paris, 2002) et a participé aux éditions 2002 et 2003 de Nuit Blanche, à Paris. Récemment, elle a conçu la rétrospective VALIE EXPORT au Centre national de la photographie (à Paris). Consultante dans le domaine de la création vidéo, elle est à l’origine de l’intervention de Dominique Gonzalez-Foerster dans la station du métro parisien Bonne-Nouvelle et assure la programmation d’un cycle de films d’artistes avec les cinémas MK2. Tout juste nommée à la direction artistique du Plateau, centre d’art parisien où elle succède à Éric Corne, elle commente l’actualité.

 Vous venez d’être nommée à la direction artistique du Plateau. En tant que commissaire indépendante et critique, vous êtes connue pour vos activités dans le domaine de la vidéo et du film d’artiste. Est-ce un aspect que vous entendez privilégier dans vos nouvelles activités ?
Je reste ouverte à toutes sortes de forme d’art, quel que soit le médium, même s’il est entendu que j’ai une connaissance approfondie dans les domaines que vous citez. L’objectif du Plateau est de rester ouvert et non de devenir un lieu spécialisé, favorisant un médium parmi d’autres. Par ailleurs, c’est une structure qui se doit d’être complémentaire des autres lieux parisiens, et il y a déjà de nombreuses institutions qui traitent de l’image, le Jeu de paume (pour l’image) ou la Maison européenne de la photographie. La création contemporaine utilisant souvent la vidéo, il va de soi que certaines des propositions refléteront cette tendance. Je souhaiterais ajouter que l’utilisation de l’image en mouvement, et son « exposition », a également la qualité de permettre un rapport immédiat pour le public, et, dans la politique de travail de quartier, nous poursuivrons cette préoccupation. Enfin, c’est une pratique qui permet de montrer beaucoup de démarches et de travaux d’artistes en étant moins onéreuse qu’une exposition plus classique.

Le cinéma comme objet d’étude et médium a occupé nombre d’artistes ces dernières années, si l’on pense aux travaux désormais « classiques » de Pierre Huyghe ou Douglas Gordon. Cet intérêt vous semble-t-il encore d’actualité ? Si oui, dans quelles directions s’exerce-t-il aujourd’hui  ?
Je pense que ce qui fait la qualité de l’œuvre n’est pas forcément son sujet, mais plutôt la façon dont il est traité par un artiste. Nombre de réalisateurs voient et s’intéressent à des œuvres d’artistes, et s’en inspirent. Il me semble toutefois que les artistes ont dépassé un peu la question de la référence directe à une œuvre cinématographique, pour plutôt faire des propositions cinématographiques (Ange Leccia, Dominique Gonzalez-Foerster, mais aussi Yang Fudong, Sebastien Diaz Morales, Isaac Julien, et tant d’autres). Les artistes comme Douglas Gordon et Pierre Huyghe ont été les premiers à se préoccuper de cet héritage, et [ont été à l’avant-poste] de cette génération formée par l’image, le son et le cinéma. Aujourd’hui, le sujet est acquis. Ils ont également abordé la question de la mémoire, du temps, de la structure du film, et de l’effet de l’image, questions dont tout le monde est aujourd’hui conscient.

Centrales dans le domaine du cinéma, les questions de production et de diffusion le sont aussi pour un centre d’art. Comment percevez-vous l’articulation entre ces deux missions ?
La production est essentielle pour tout lieu s’occupant de création. La distribution est une question beaucoup plus difficile. Je vois deux directions importantes à garder en tête, d’une part la diffusion pour la connaissance et l’éducation, d’autre part la diffusion « commerciale », laquelle est un tout autre sujet, dont beaucoup de questions restent ouvertes (le droit d’auteur entre autres). Ce sont des pratiques à inventer dans le domaine de l’art contrairement à l’économie cinématographique. Il est en tout cas évident pour moi qu’un des rôles du Plateau est la diffusion (pôle éducatif), mais aussi la construction de liens et d’expositions en partenariat avec d’autres institutions, en proposant des programmes avec d’autres diffuseurs, en réfléchissant à son travail et à son projet hors les murs.
Vous avez, notamment avec les cinémas MK2, établi des passerelles avec des partenaires privés dans le domaine de la création contemporaine. Est-ce une voie que vous souhaitez poursuivre ?
Je souhaite continuer ce travail de passerelle dans le cadre du Plateau. Il me semble qu’un des enjeux du centre, et plus généralement de la création actuelle, est de ne pas rester confiné aux lieux classiques d’exposition. La structure du Plateau est suffisamment petite pour permettre, peut-être de façon plus légère, ce genre de pont entre différents partenaires. Ce travail permet aussi d’aborder la question de la place de la culture dans notre ville, et d’essayer de créer des ponts entre différentes pratiques plutôt que de tout vouloir ramener à l’intérieur du lieu. Enfin, je pense fondamentalement qu’il s’agit d’amener l’art aux gens et non pas d’attendre qu’ils viennent le chercher.

Vos activités vous ont conduit à collaborer avec des institutions et des partenaires étrangers. Quelle est votre opinion sur l’appréciation des artistes français à l’étranger ?
Mon expérience me montrerait plutôt que des artistes sont reconnus pour leur travail et non pour leur nationalité, et cela vaut également pour les artistes français, ou vivant en France. Je pense qu’il est plus approprié d’inclure des Français dans des expositions internationales que de vouloir travailler uniquement dans le national. Mais beaucoup de « nos » artistes ont une place, et je dirais plutôt que c’est à nous d’en être fier avant tout. C’est le rôle de chacun d’entre nous de les soutenir, de les faire connaître, de les montrer, mais peut-être aussi en les incluant dans des expositions hors les murs. Il me semble qu’il faut travailler dès  les écoles d’art, aider les artistes à pouvoir faire des post-diplômes à l’étranger, travailler dans d’autres pays ; de notre côté, nous devons aussi, au-delà de la qualité des expositions, nous déplacer, créer des ponts. Nous devons continuer et solidifier ce travail de réseau qui se fait lentement.

Quelles sont les expositions qui ont marqué votre attention récemment ?
Je n’ai malheureusement pas pu voir beaucoup d’expositions ces derniers temps, étant particulièrement occupée à finir la production de la collection vidéo « Point of View », dont je m’occupe avec le New Museum of Contemporary Art de New York. Mais, cela dit, plusieurs expositions m’ont marqué et en premier lieu l’exposition historique, « L’origine de l’abstraction » (1), au Musée d’Orsay, qui donne une fantastique lecture de l’histoire de l’art et dans laquelle on pouvait voir des chefs-d’œuvre. Mais aussi : « Ici et ailleurs » (2) de l’ARC, et en particulier la structure de Didier Fiuza Faustino, montrant entre autres comment donner une expérience artistique avec un minimum d’intervention, l’exposition du Plateau avec Valérie Jouve, Florence Paradeis et Jean-Luc Moulène sur la proximité et le regard, ou encore le « spectacle » de Christian Boltanski : O Mensh ! (3), qui proposait un moment, une autre forme d’art entre installation et théâtre.

(1) Lire le JdA n° 186, 19 février 2004.
(2) Lire le JdA n° 179, 24 octobre 2003.
(3) Au Point P, quai de Valmy, à Paris, en octobre 2003.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°188 du 5 mars 2004, avec le titre suivant : Caroline Bourgeois, directrice artistique du Plateau, à Paris

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