Calligraphie, « imaginaire postal » : l’union de l’art et l’écriture

Quand la plume rejoint le pinceau

Le Journal des Arts

Le 23 octobre 1998

Si la majorité des écrivains et des peintres se consacrent exclusivement à leurs disciplines respectives, certains veulent abolir les frontières et jettent des passerelles porteuses de créations originales. Le phénomène n’est pas nouveau, comme le montrent la calligraphie arabe ou l’existence en Chine dès le XIe siècle de « peintres lettrés ». Il a traversé les siècles, permettant ainsi à Apollinaire d’illustrer son bestiaire de gravures de Dufy, à Matisse d’inventer un alphabet en couleur. Dans les années soixante, le « mail art » a institué une nouvelle forme de communication artistique et, aujourd’hui, des artistes se réclament toujours de « l’imaginaire postal » ou créent à partir de fictions littéraires. Deux pages qui unissent l’art et l’écriture, regarder et lire, à l’occasion de la deuxième exposition « Écriture ».

Écrire et peindre ont longtemps été des gestes confondus. Les poètes chinois s’expriment par “une pure juxtaposition d’images, une série discontinue de plans comme dans un film”, explique Simon Leys. Les idéogrammes sont composés dans l’espace, ce qui fait du poème à la fois une succession de plans et une image fixe. Les frontières entre la calligraphie, la peinture et la poésie sont si ténues qu’à partir du XIe siècle s’est développé en Chine le courant des peintres lettrés qui travaillaient de concert les trois disciplines.

Dans un mouvement similaire, les poètes occidentaux se sont rapprochés inexorablement de la peinture à la fin du XIXe, quand ils ont quitté le fil du récit pour entrechoquer les mots comme on frappe des silex l’un contre l’autre. Stéphane Mallarmé notait avec un bonheur de mandarin chinois : “Suggérer, voilà le rêve, choisir un objet et évoquer un état d’âme par une série de déchiffrements”. Le poète a composé son célèbre Un coup de dés n’abolira jamais le hasard en jouant avec l’espace et les caractères. Il prévient d’ailleurs le lecteur dans sa préface : “Tout se passe par raccourcis, en hypothèse ; on évite le récit.”

Dès le coup de tonnerre de Zone, dont le dernier vers – “soleil cou coupé” – pourrait être un poème chinois, Guillaume Apollinaire se rapproche de la peinture. Son bestiaire est illustré de gravures sur bois de Raoul Dufy. Puis il griffonne des “poèmes idéographiques” ou des “idéogrammes lyriques”. Il remplace la ponctuation par le blanc et dessine une forme en enroulant ses vers. “Et moi aussi je suis peintre”, écrit-il en titre sur son manuscrit de Calligrammes : paysages, lettre-océan, cœur couronne et miroir, il pleut, la mandoline, la colombe poignardée et le jet d’eau, éventail des saveurs... Chacun de ces poèmes efface la distinction entre la typographie et la main, l’image et la lettre, l’espace et la ponctuation. Il invente un poème qui se voit, se lit et se déchiffre tout à la fois.

Le langage ne se suffit plus à lui-même. Il faut le casser et inventer des rapprochements graphiques. Tristan Tzara conseillait la méthode dadaïste : “Prenez un journal. Prenez des ciseaux. Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème. Découpez l’article. Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac. Agitez doucement. Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre dans l’ordre où elles ont quitté le sac. Copiez consciencieusement. Le poème vous ressemblera.” Les surréalistes ont expérimenté la méthode des “cadavres exquis”, un jeu de papiers pliés fait de phrases ou de dessins où chacun ajoute en aveugle sa composition. André Breton a publié un poème-collage fait de mots découpés dans un journal, bandes de paquets de tabac, feuille de température, étiquette de confiseur... Henri Michaux, lui, cherchait à exprimer “l’espace du dedans” avec ses taches d’encre, graffiti et idéogrammes, alignés comme des éclairs de foudre les nuits d’orages.

Parallèlement, les peintres se sont rapprochés d’une conception poétique de l’art. Plus qu’une représentation, voire une interprétation de la nature, ils ont voulu créer ex nihilo des mondes, des couleurs ou des formes, être créateur de mondes. “Il ne s’agit pas d’imiter la nature, mais de travailler comme elle”, expliquait Picasso. Ce chemin vers l’abstraction est celui du poète. Miró a reçu un véritable choc en découvrant un calligramme en couleur d’Apollinaire, l’Horloge de demain. Il voulait devenir “peintre-poète”. “La main est électrisée, magnétisée par on ne sait quoi au départ, par le moindre accident du papier. Une feuille n’est jamais vide, jamais blanche”, confiait-il.

Picasso, Matisse ou Braque ont enluminé des poèmes d’artiste. À la fin de sa vie, comme une épure, Matisse découvre les gouaches découpées : “Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille des sculpteurs”. Réduits à de simples formes, les papiers collés deviennent aussi abstraits que des signes d’écriture. Matisse invente son alphabet en couleur.

Paul Klee a été profondément marqué par sa rencontre avec la calligraphie arabe, lors d’un voyage à Tunis. Les papiers servent d’amulettes, les lambris accueillent des sourates, les peaux des selles et des fauteuils se gravent, les vases s’ornent de louanges, les miroirs reflètent en filigrane la voix de Dieu. Les pierres précieuses sont ciselées d’écriture... Dans son journal, il écrit : “La couleur me tient, je n’ai plus besoin de la poursuivre [...] Voilà le sens de cette heure heureuse : moi et la couleur ne faisons qu’un. Je suis peintre.” Ce que Michaux appelait l’attention horlogère de Paul Klee, son goût pour les signes, les formes structurées, les motifs élémentaires, rencontre la puissance concentrée de la calligraphie, cette mise sous le boisseau de l’énergie avant de l’expulser de manière violente. “La création jaillit du mouvement [...] Écrire et dessiner sont, à la base, une seule et même chose”, enseignait-il à ses élèves du Bauhaus.

Le groupe Cobra, autour de peintres et d’écrivains, accueillait des poèmes-rêves, des peintures-mots, des gouaches-proses... “L’encre de Chine est une drogue dure”, a écrit Pierre Alechinsky, après avoir longuement étudié la calligraphie japonaise et vécu à Tokyo. Ses écritures jaillissent comme si elles étaient habitées par des esprits. De même, en projetant sa peinture sur la toile, le peintre de l’Action Painting, comme Rothko ou Pollock, reprend le geste élémentaire des soufis ou des maîtres chinois...
Ces noces de l’image et des mots nous apprennent que nos lignes d’écriture composent un tableau avec le blanc, l’encre et le papier, comme les toiles des peintres sont un langage, un codage, un murmure. Peinture et écriture se confondent. La plume et le pinceau jouent sur un clavier similaire, fait de chocs, d’images fixes, de rapprochements, de lignes et de ruptures. L’un et l’autre cherchent à casser la réalité afin d’explorer le mystère de la perception, ce mirage que l’émotion dissipe et révèle tour à tour, sans jamais se donner tout entier.

Laurent Beccari

Ce texte est un extrait du chapitre consacré à “l’écriture des peintres�? dans l’ouvrage de Sophie de Sivry et Laurent Beccaria, L’art et l’écriture, éd. l’Iconoclaste, 128 p., 95 ill. couleur, 245 F. ISBN 2-912485-01-0.

Pour la deuxième année, l’exposition “Écriture�? va rassembler artistes, maisons de papier à lettres et accessoires d’écriture... Au programme également, une exposition de lettres, missives et correspondance des grands auteurs classiques, un concours d’art postal...
- ÉCRITURE, 13-15 novembre, Hôtel Dassault, 7 rond-point des Champs-Élysées 75008 Paris, de 11h à 20h le 13, jusqu’à 19h le 14 et jusqu’à 18h le 15. Entrée 40 F.

Les plus belles lettres illustrées : cet ouvrage se veut une anthologie de l’art d’écrire et d’illustrer, du XVIIe siècle à nos jours, en proposant une sélection de 80 lettres manuscrites signées Apollinaire, René Char, Cézanne, Corot, Manet, Renoir, Rimbaud...
- Roselyne de Ayala et Jean-Pierre Guéno, Les plus belles lettres illustrées, éditions de La Martinière, 240 p., 285 F. ISBN 242 356-4

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°69 du 23 octobre 1998, avec le titre suivant : Calligraphie, « imaginaire postal » : l’union de l’art et l’écriture

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