Vendredi 18 octobre 2019

Bruno Racine : "S’ouvrir à de nouveaux enjeux"

Un entretien avec Bruno Racine, président du Centre Georges-Pompidou à Paris

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 21 février 2003 - 1781 mots

La création d'une antenne du Centre Georges-Pompidou à Metz sera dans les années à venir un des principaux chantiers de son président, Bruno Racine. Nommé en juin 2002, ce dernier revient sur la genèse de ce projet tout en s’exprimant sur l'inscription actuelle du Centre dans le paysage culturel français et international. La participation du Musée national d'art moderne, à Paris, à la programmation du Grand Palais, la mise à la disposition au sein du Centre d'espaces spécifiques pour la création actuelle et l'ouverture aux scènes non occidentales figurent parmi les priorités de Bruno Racine.

La première antenne du Centre Georges-Pompidou devrait ouvrir ses portes en 2007 à Metz. Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce choix ?
Le Centre Georges-Pompidou, et en particulier le Musée national d’art moderne, est dépositaire de collections considérables, or seulement 3 à 4 % de ces collections sont actuellement présentées à Paris. L’idée est d’en faire profiter une région moins bien lotie que d’autres sur le plan de l’art moderne et contemporain. Le choix de la Lorraine répond à une double préoccupation : tout d’abord celle d’un meilleur équilibre régional – de surcroît c’est un territoire désigné comme pilote par le ministère de la Culture dans le processus de décentralisation ; ensuite, sa situation frontalière permet d’envisager un rayonnement artistique au-delà de nos frontières, que cela soit vers l’Allemagne, la Belgique ou le Luxembourg. Dans ce contexte, ce qui a milité en faveur de Metz est l’ampleur de l’effort financier que la Ville est prête à consentir pour créer cette nouvelle institution : 30 à 40 millions d’euros, ce qui, pour une collectivité territoriale, est substantiel. Si tout se déroule selon le calendrier souhaité, la future institution de Metz devrait ouvrir à peu près en même temps que la mise en service du TGV-Est, mais son inauguration coïncidera aussi avec le 30e anniversaire du Centre Pompidou à Paris, le 31 janvier 2007.

La Ville prendra donc en charge la construction du bâtiment, mais, au-delà, comment le fonctionnement de ce lieu d’un point de vue administratif et économique s’articulera-t-il par rapport à Beaubourg ?
La Ville gèrera également le lieu. L’organisation, dont nous allons discuter avec Metz, n’est pas encore fixée, mais elle pourra s’inspirer du fonctionnement actuel du Centre. Nous avons déjà des organismes associés, tels que la Bibliothèque publique d’information (BPI) ou l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam), qui ont leur personnalité juridique et leur autonomie propres tout en conservant un lien étroit avec le Centre. Sans vouloir transposer mécaniquement cette formule, elle offre déjà un statut possible. Le statut administratif précis – établissement public, association ou autre – dépendra très largement du choix de la Ville.

Le Centre percevra-t-il une “redevance” en échange de ses collections ?
Non. Nous ne sommes pas du tout dans l’optique développée par la Fondation Guggenheim. Il ne s’agit pas de réaliser un bénéfice, mais de faire profiter une partie de la communauté nationale de ce qui lui appartient. Des honoraires seraient évidemment contraires à la philosophie de la décentralisation culturelle mise en place par le gouvernement.

Le projet de Metz semble porter exclusivement sur les collections du Musée national d’art moderne. Le Centre Georges-Pompidou partagera-t-il également ses expositions et ses manifestations pluridisciplinaires ?
Oui, car le Centre Georges-Pompidou n’est pas constitué du seul Musée national d’art moderne. Évidemment, l’apport le plus spectaculaire sera constitué par la présentation d’une partie de la collection. Il ne s’agira pas de dépôts, mais véritablement d’une présentation vivante, renouvelée comme celle du Musée national d’art moderne lui-même. Le “permanent” devra avoir une durée cohérente avec la volonté de relancer régulièrement la programmation du lieu. À côté de cela, l’institution de Metz accueillera certainement d’autres activités. Un des buts de la phase actuelle est justement d’étudier avec nos partenaires locaux comment insérer ces activités dans un contexte existant. Il faut éviter de créer des doublons avec les équipements actuels et, inversement, apporter une plus-value. Pour les manifestations dont vous parlez, il est ainsi tout à fait possible que la programmation cinématographique, par exemple, soit conçue en synergie avec les deux lieux. En ce qui concerne les expositions, la question est ouverte. Toutefois, compte tenu de la proximité géographique, l’institution messine devra affirmer une certaine originalité. Elle ne sera pas un clone, mais une nouvelle génération.

Ce système est-il conduit à se développer dans d’autres régions ?
Pour le moment, nous concentrons nos efforts sur Metz, mais un deuxième site n’est pas exclu. Au-delà, je ne pense pas que ce soit réaliste. Il y a d’autres formules de coopération plus légères : l’exposition “Albert Marquet” à Troyes en fournit actuellement un exemple.

L’idée d’antennes à l’étranger est-elle toujours d’actualité ?
La problématique varie selon les partenaires. De tels projets pourraient prendre la forme de partenariats d’exposition, de présentations sur une certaine durée d’une partie de nos collections, mais aucun contact en ce sens n’a atteint un stade comparable au projet de Metz. Là encore, il faudrait concevoir une “antenne” à l’étranger comme un élément dynamique. Un tel lieu devra permettre une meilleure interaction d’un point de vue artistique entre deux pays. Si l’on pense à l’Allemagne, nous sommes dans une situation où le marché a opposé les scènes françaises et allemandes, à l’avantage de cette dernière. Il s’agirait alors de favoriser une porosité entre les créateurs, plutôt que de mettre l’accent sur les “grands classiques”.

Vous parlez de l’Allemagne, or Berlin est souvent cité pour une éventuelle antenne.
Oui, nous réfléchissons beaucoup à cette hypothèse, mais ce n’est pas la seule.

D’un point de vue plus local, avec la transformation du Jeu de paume, la concrétisation de projets tels que la Cité de l’architecture et du patrimoine, la Cinémathèque et les structures portées par la municipalité, le paysage culturel parisien devrait changer dans les années à venir. Ces modifications influeront-elles sur les orientations du Centre ?
Tout bouge sans cesse à Paris, mais nos missions demeurent. Tout ce qui renforce la place de Paris dans le domaine de la création contemporaine est bienvenu : la pluralité est salutaire. Le ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon m’a fait part de son souhait d’une contribution régulière du Centre Pompidou à la programmation des Galeries nationales du Grand Palais, une fois mis en œuvre le plan de réaménagement. Il y a des précédents, en particulier l’exposition “Matisse-Picasso”, qui était une coproduction avec la RMN. Dans le même temps, nous entendons mettre davantage l’accent sur la période contemporaine au sein du Centre lui-même. Cette idée a présidé à l’affectation d’une partie des Galeries sud à une programmation réactive.

Justement, la villa Médicis, dont vous avez assuré la direction, est un lieu largement dédié à la création contemporaine, en accueillant de jeunes artistes en résidence. N’avez-vous pas l’impression que le Centre Pompidou a un peu perdu pied dans ce domaine ? L’idée qui présidait au projet du Site de création contemporaine au Palais de Tokyo était d’ailleurs de combler un manque à Paris...
“Perdu pied” serait beaucoup dire, et n’oublions pas que le Centre a dû fermer deux ans pour travaux ! Le projet du Palais de Tokyo, en principe provisoire, répondait aussi au besoin de donner une affectation à un espace extraordinaire et devenu vacant. Paris doit être une capitale très ouverte, où l’on puisse avoir une perception presque en temps réel de la création contemporaine. Le fait de dédier un espace spécifique du Centre à une programmation dans ce domaine va dans ce sens. Le champ à explorer est immense, et il y a place pour plusieurs intervenants...

Votre prédécesseur, Jean-Jacques Aillagon, s’était plaint de l’asphyxie budgétaire du Centre Pompidou. Cette insuffisance est-elle corrigée ?
Jean-Jacques Aillagon ne dissimulait effectivement pas un certain manque d’oxygène budgétaire. Il nous a donné une grande bouffée d’oxygène avec le budget 2003.

Le ministère de la Culture entend favoriser les actions de mécénat. Le projet de loi qui devrait être voté au premier trimestre 2003 va dans ce sens. À quelle hauteur le financement privé participe-t-il aujourd’hui au budget du Centre ? Quels objectifs vous fixez-vous à ce sujet ?
Dans le passé, nous avons eu des actions de mécénat très importantes, tant pour des expositions que pour la contribution à la rénovation des salles du musée. Or 2002 a été une année de morosité économique évidente, et les résultats dans ce domaine en ont subi le contrecoup. Le mécénat a représenté environ 7 % du budget des manifestations culturelles. Nous comptons donc sur l’intérêt de certains de nos projets futurs, sur notre capacité de persuasion et sur l’effet des mesures d’incitation fiscale annoncées par le gouvernement pour atteindre de meilleurs résultats. Une reprise de la croissance donnerait évidemment un coup d’accélérateur supplémentaire.

Ces dernières années, la question du mécénat est devenue centrale dans le débat sur le financement de la culture en France.
Oui, c’est une loi économique : le dernier euro est toujours celui dont l’utilité est la plus ressentie. Mais il ne faut pas oublier que la vie d’une institution comme le Centre GeorgPompidou tient d’abord à l’engagement de l’État et à notre capacité à générer des recettes propres. Le mécénat vient conforter une politique, il lui donne plus d’ampleur, mais il ne doit pas la conditionner.

Au-delà des sujets que nous avons abordés, quels sont les projets du Centre Pompidou auxquels vous voudriez porter une attention particulière dans les années à venir ?
Mon objectif est que, à l’approche de son trentième anniversaire, le Centre manifeste plus que jamais sa tradition dans sa compétence pour l’organisation de grandes expositions aptes à appréhender les époques modernes et contemporaines, et dans sa capacité à s’ouvrir à de nouveaux enjeux. Je pense particulièrement à toutes les scènes non occidentales. Nous allons faire cette année un premier pas avec une exposition consacrée à la Chine. Je voudrais également que l’Afrique, à laquelle nous sommes si liés, soit à l’honneur. Sa vitalité et sa diversité seront présentées au Centre, sans doute en 2005. Paris est plus cosmopolite que jamais, et ce qui se passe en Asie, en Afrique, en Amérique latine doit y trouver un écho. Un autre point auquel je suis très sensible est celui de l’exclusion sociale. L’ouverture du Centre Pompidou en 1977 a été la réussite d’un pari : entre l’ancien site et le nouveau, la fréquentation du musée – sans parler du succès de la BPI – a été multipliée par cinq. Reste que, d’après nos enquêtes, des segments entiers de la population se tiennent à l’écart. C’est un problème pour toutes les institutions culturelles et tout particulièrement pour nous. La vocation du Centre est d’être un lieu de présentation, mais aussi un lieu de réflexion et de débat sur les enjeux de société. Il s’agit pour lui de développer une démarche d’intégration culturelle authentique.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°165 du 21 février 2003, avec le titre suivant : Bruno Racine : "S’ouvrir à de nouveaux enjeux"

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