Bâle et sa foire d’art, l’apogée d’une tradition

L’art, l’argent et l’industrie se sont associés sans préjugé

Le Journal des Arts

Le 9 juin 2000

La générosité culturelle est un facteur de la réussite économique : voilà la certitude et le principal bénéfice que la communauté bâloise tire du succès d’Art Basel.

La réputation d’Art Basel, la Foire internationale d’art de Bâle, est désormais intimement liée à l’image culturelle de la ville qui l’abrite depuis 1969. Personne ne lui conteste le rang de première foire d’art au monde, bien qu’elle n’ait pas été le premier salon ouvert à des galeries d’art. Art Basel fête cette année son 31e anniversaire, alors que la Foire d’art moderne et contemporain de Cologne ouvrira sa 34e édition à l’automne prochain. Les Foires d’art de Bâle et de Cologne partagent un point en commun : elles sont installées dans des villes qui possèdent une longue tradition historique d’organisation de foires commerciales. Bâle a reçu le privilège d’en tenir deux par année dès 1471.

Mais, à la création de leurs foires d’art, il y avait une différence notable entre les villes rhénanes : c’est à Bâle que les galeries fondatrices ont décidé pour la première fois de confier l’organisation de leur manifestation à l’entreprise gestionnaire de la foire commerciale de la ville (la Messe), et de tenir leur manifestation dans ses locaux, c’est-à-dire dans un cadre inédit à l’époque pour une exposition d’art. Le destin d’Art Basel et son rôle dans l’économie bâloise ne peuvent pas être compris indépendamment de l’entreprise qui l’organise et l’accueille dans ses bâtiments.

Le prestige d’Art Basel dans le monde de l’art international est tel qu’on peut imaginer, trois décennies après sa création, que Bâle ne serait pas ce qu’elle est sans l’extraordinaire attraction de la manifestation qui s’y tient chaque année au mois de juin. Il est vrai que, pendant quelques jours, un grand nombre de conservateurs, de commissaires d’expositions, et de collectionneurs d’art du XXe siècle, sans compter les artistes, les galeristes, ou les journalistes (plus de 1 000), sont présents à Bâle. Il est vrai aussi que des spectacles et des soirées (notamment “Art Zappening”, le jeudi soir dans plusieurs musées) animent les rues et les nuits de Bâle. Mais, malgré sa taille relativement modeste (200 000 habitants), l’animation que connaît la ville pendant sa foire d’art n’est pas unique dans l’année.

Parmi les nombreuses foires commerciales annuelles bâloises, Art Basel représente ce qu’il faut bien appeler une “petite” foire puisqu’elle vient en douzième position. Derrière Swissbau – destinée aux professionnels du bâtiment. Derrière la Muba – une foire généraliste grand public. Derrière Orbit – un marché des nouvelles technologies. Derrière la Foire d’automne – qui perpétue depuis cinq cent trente ans la tradition de la première foire de Suisse. Et surtout, derrière le Salon d’horlogerie et de bijouterie, qui a lieu au début du printemps. Entre les mois d’août 1997 et 1999, la Messe a mis sur pied 16 foires et salons. Elle a reçu 10 376 exposants et 1 151 590 visiteurs payants – qu’il faut comparer aux 250 galeries et aux quelque 50 000 visiteurs d’Art Basel.

Le Salon d’horlogerie et de bijouterie de Bâle est le premier du monde dans un secteur dont le poids économique est très supérieur à celui du marché de l’art du XXe siècle. Le budget total de la foire d’art de Bâle – estimé à plus de 30 millions de francs français – est équivalent à celui que consacre une seule des grandes marques d’horlogerie-bijouterie pour son stand de la véritable manifestation phare de la foire commerciale de Bâle. C’est pour elle que la Messe a décidé de construire le nouveau bâtiment de 12 000 mètres carrés qui permet cette année à Art Basel de mettre sur pied une formidable exposition d’installations et de sculptures monumentales (Art Unlimited). Enfin, au moment de la foire d’art, le taux d’occupation des services hôteliers de la ville et de la région atteint un niveau élevé (plus de 90 %), mais ce taux reste en deçà de celui qui prévaut pendant Swissbau, Orbit, et bien sûr pendant le Salon d’horlogerie.

Ce n’est pas diminuer les mérites de la plus grande foire d’art du monde que de la replacer dans le contexte qui lui a permis d’accéder à ce rang. En décidant de s’allier avec la Messe, les galeries fondatrices ont trouvé la formule du succès grâce à une répartition des tâches entre les marchands et les experts en art d’une part, la puissance économique et le savoir-faire de la Messe d’autre part. Au début, cette alliance a pu heurter parce qu’elle révélait sans fausse pudeur le caractère marchand de la manifestation. Et, dans le monde de l’art, on dédaignait souvent, et on dédaigne encore, cette association de l’art, de l’argent et de l’industrie. Or s’il existe un endroit où on peut la concevoir sans préjugé, c’est bien la ville de Bâle.

La naissance de la collection publique d’art bâloise remonte au XVIIe siècle, avec le rachat du patrimoine d’une famille d’imprimeurs et d’érudits (les Amerbach). Celui-là a donné naissance au Kunstmuseum, première institution ouverte au public en Europe. Depuis, les œuvres rassemblées par une bourgeoisie industrielle cultivée n’ont cessé d’alimenter la richesse des musées de la ville. Une partie de la fortune engendrée par l’industrie chimique a servi non seulement au développement de ces musées, mais aussi à d’autres activités culturelles, comme la musique. La famille Sacher-Oeri-Hoffmann, au moyen de fondations et à titre individuel, s’est engagée dans le soutien à la création musicale contemporaine (Paul Sacher) ou dans la construction d’un musée d’art contemporain (Maja Sacher) dont elle développe la collection (Fondation Emanuel Hoffmann). Le célèbre marchand Ernst Beyeler – par ailleurs l’un des initiateurs d’Art Basel – a créé la fondation éponyme avec les bénéfices tirés des ventes d’œuvres d’art. L’idée qu’il est bon de restituer une partie de ses richesses à la communauté dans le domaine culturel relève de la “conscience collective” bâloise. Et cette conscience n’appartient pas qu’aux riches. En 1967, deux ans avant la fondation d’Art Basel, le peuple a voté un crédit de 24 millions de francs français pour l’achat de deux tableaux de Picasso.

Le bénéfice que tirent la ville et la communauté bâloise d’Art Basel existe, mais, sur le plan économique, il n’égale pas celui d’autres foires et surtout d’autres activités. Quant aux affaires réalisées pendant Art, elles reviennent pour l’essentiel au marché lui-même.

Cependant, le bénéfice symbolique d’Art Basel est incalculable. Pour la Messe, c’est une image de marque prestigieuse. Et pour la “conscience collective” bâloise, une justification sans pareille. Le choix d’investir une partie des richesses privées dans la culture perdure parce qu’il s’appuie sur la croyance dans l’efficacité sociale et économique de cette générosité, sur l’espoir qu’il trouvera une récompense, et sur la certitude qu’il est propice à la communauté mais aussi à l’entreprise. La réussite économique d’Art Basel est la preuve matérielle du “miracle” bâlois.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°107 du 9 juin 2000, avec le titre suivant : Bâle et sa foire d’art, l’apogée d’une tradition

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