Design

Au sens industriel

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 4 avril 2003

Du design à l’architecture, les objets, dessins et maquettes de l’Italien Michele De Lucchi expriment son solide ancrage dans le monde de l’industrie. L’architecte et designer, qui présente actuellement à la Galerie d’architecture, à Paris, une série de projets sur le thème de l’électricité, tente d’en faire jaillir “la beauté matérielle”?.

Michele De Lucchi dessine merveilleusement bien, en particulier avec des craies grasses. Souvent il peste, dans les écoles où il intervient, contre “les étudiants qui se précipitent trop rapidement devant un ordinateur”. Son ami Ettore Sottsass, cofondateur comme lui du groupe Memphis en 1981, est du même avis : “Pourquoi abandonnerions-nous cet étrange et érotique plaisir de laisser une main incertaine coucher sur le papier combien incertaine peut être l’existence ?”
Il n’empêche, Michele De Lucchi n’en est pas pour autant conformiste. Il se révèle même à la pointe de la haute technologie, ayant développé des projets expérimentaux pour Siemens, Philips ou Compaq. Il a également élaboré moult théories sur l’évolution de l’environnement au travail. Responsable du design chez Olivetti de 1992 à 2000, il a décroché, en 2001, pour l’imprimante couleur Art Jet 10, le Compasso d’oro [“Compas d’or”], récompense suprême du design transalpin. Douze ans après l’avoir obtenu une première fois pour la lampe Tolomeo (Artemide), aujourd’hui best-seller fameux.

Apporter de la qualité à la consommation
“Pour être un bon designer, dit Michele De Lucchi, il faut aimer l’industrie et être conscient qu’il n’y a pas d’alternative possible à l’industrie et à la consommation”. Lucide, il ajoute : “La tâche d’un designer n’est pas de refonder la société de consommation, mais simplement d’apporter de la qualité à cette consommation.” De Lucchi appelle cela “avoir le sens industriel”. Un sens qu’il fignole, depuis les années 1990, au contact de grandes entreprises. En Allemagne, il a réalisé des aménagements intérieurs pour la Deutsche Bank et pour la Deutsche Bahn, la “SNCF” allemande. En Italie, il repense entièrement l’environnement des Postes : des bureaux aux kiosques d’information, du mobilier à l’identité visuelle. Les 14 000 agences de la Péninsule ont commencé leur métamorphose en 2000, au rythme de 2 300 par an.
Autre institution avec laquelle De Lucchi a entamé un travail de longue haleine : la société ENEL, l’“EDF” italienne. Le projet est, à plus d’un titre, exceptionnel, car le designer travaille pour les trois filiales du groupe : la production, la transmission et la distribution. Pour la première, il réhabilite actuellement trois centrales électriques (Ravenne, Piacenza, La Spezia). Pour la deuxième, il a conçu un nouveau pylône à haute tension (2000) tout en aluminium. Enfin, il a redessiné pour la troisième l’antédiluvien compteur électrique (2001), dont la pose, en millions d’exemplaires, a débuté en septembre dernier. “En clair, résume Michele De Lucchi, j’essaie, à travers le design, de donner une identité commune aux trois entités d’une même société”. Le pylône, il l’a imaginé en duo avec un immense designer italien disparu en décembre 2002, Achille Castiglioni. Il en existe seize versions différentes, afin d’épouser toutes les topographies : plaine, montagne, parcours droit ou en courbe, variation de hauteur... Un astucieux système articulé en facilite le montage. La première ligne devrait être implantée en Toscane fin 2003 ou début 2004.
Ce “sens industriel” pour lequel il milite, Michele De Lucchi le puise aussi, et paradoxalement, dans l’artisanat. En 1990, il a créé sa propre société d’édition d’objets : Produzione Privata [“production privée”], qui fait office de “laboratoire expérimental pour la grande industrie”. On se souvient notamment des lampes Treforchette, trois fourchettes qui maintiennent entre leurs dents une mince feuille de PVC translucide en guise d’abat-jour, et Fata, sorte de champignon blanc en verre de Murano. À partir de Pyrex, ce verre issu de l’industrie chimique, il a récemment imaginé une série de suspensions, dont les élégantes Trepalle et Trellisse. En regard de ses créations éditées par de grandes firmes européennes (Mandarina Duck, Kartell...), Produzione Privata est un peu une soupape de sécurité : “Dans l’artisanat, sourit De Lucchi, on peut se tromper mille fois. Dans l’industrie, jamais !” Le sens industriel l’interdit.

MICHELE DE LUCCHI – IN SENSO INDUSTRIALE

Jusqu’au 19 avril, Galerie d’architecture, 11, rue des Blancs-Manteaux, 75004 Paris, tél. 01 49 96 64 00.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°168 du 4 avril 2003, avec le titre suivant : Au sens industriel

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