Dimanche 21 octobre 2018

Au Japon, l’art au secours de l’exode rural

Pour la première Triennale d’Echigo-Tsumari, cent quarante-deux artistes sont intervenus à l’échelle d’une région

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 8 septembre 2000 - 1069 mots

Les projets d’art dans l’espace public ont le vent en poupe depuis quelques années, à l’exemple de l’emblématique Skultur Projekte de Muenster (Allemagne). La première Triennale d’Art d’Echigo-Tsumari qui s’achève au Japon, dépasse pourtant à bien des égards ce qui a pu être organisé jusqu’à présent : l’intervention des artistes s’est ici réalisée à l’échelle d’une région, sur près de 762 km2 ; l’enjeu ensuite va bien au-delà de considérations strictement artistiques puisque la Triennale a été conçue dans le but affirmé de revitaliser cet espace particulièrement frappé par l’exode rural. Un objectif des plus ambitieux !

TOKAMACHI - Située à environ 350 kilomètres au nord-ouest de Tokyo, la région d’Echigo-Tsumari, dans la préfecture de Niigata, dans laquelle alterne grandes plaines et zones montagneuses, est renommée pour son riz et, partant, pour son saké. Chaud en été, ce territoire reçoit en hiver un manteau de neige parmi les plus importants du monde. Comme beaucoup de zones rurales, cet espace est frappé depuis quelques années par un exode très important. La signature par le Japon de l’Uruguay Round a également obligé les paysans à réduire les surfaces de culture du riz contre des compensations, versées par le gouvernement japonais. En ajoutant des subventions accordées en échange de l’installation, dans la province de Niigata, de centrales nucléaires, cette région dispose aujourd’hui de confortables ressources financières, d’autant qu’elle est particulièrement soignée par le parti au pouvoir à Tokyo, puisqu’elle est l’un des ses viviers électoraux.

Éclatement géographique
Il y a six ans, les responsables politiques ont décidé d’organiser un programme qui pourrait redynamiser cet espace rural. Ce projet fut confié à Fram Kitagawa, l’un des commissaires d’exposition les plus importants du Japon et par ailleurs directeur de la Art Front Gallery à Tokyo. Ce dernier a formulé un projet artistique sur le thème suivant : “les êtres humains font partie de la nature”, posant ainsi dès le départ la question du rapport nature/culture. “Pour moi, les communautés, les habitants sont aussi importants que la nature, nous a déclaré Fram Kitagawa. Je voudrais surtout que les gens restent ici. Pour ce faire, je pense qu’il est nécessaire de restaurer la fierté de la région à travers son histoire et son potentiel.”

Disposant semble-t-il au départ d’un budget de 600 millions de yen (environ 40 millions de francs), réduit ensuite de moitié, le commissaire a conçu un vaste programme de commandes spécifiques à des artistes, réparties sur le territoire de six communes : Tokamachi, Kawanishi, Tsunan, Nakasato, Matsudai et Matsunoyama. Souhaitant à la fois inviter des Japonais mais aussi des étrangers, il s’est entouré de six conseillers : Jean de Loisy (le commissaire de “La Beauté” à Avignon), Okwui Enwezor (directeur de la prochaine Documenta), Yusuke Nakahara (critique d’art), Apinan Poshyananda (professeur associé à l’université de Chulalongkorn, Thaïlande), Ulrich Schneider (directeur du Musée d’Aix-la-Chapelle) et Nancy Spector (conservateur au Salomon R. Guggenheim Museum de New York). Dans une région dépourvue de musée et de centre d’art, où “l’art contemporain” au sens occidental du terme est totalement absent, il aurait été déplacé d’installer sur un site propre un jardin de sculptures. Aussi, il a été demandé aux artistes de travailler en étroite collaboration avec la population locale, de l’impliquer dans le processus créatif et de véritablement réaliser des œuvres pour elle. Cette impression est d’autant plus évidente pour le visiteur extérieur que l’éclatement géographique des projets et leur diversité (sculptures, peintures murales, ateliers, site Internet, interventions en pleine nature, réalisations architecturales) ne facilite pas toujours la découverte des créations. Une visite exhaustive de toutes les œuvres relève même du tour de force. Il semble pourtant que ce constat soit le prix à payer pour atteindre le but escompté : redonner confiance aux habitants de cet espace. Les cent quarante-deux artistes l’ont bien compris, d’autant plus qu’ils ont eu le temps de nouer sur place des contacts à force de visites, au point que souvent les projets apparaissent autonomes, donnant l’impression d’une multitude de propositions indépendantes. Ainsi, James Turrell a fait construire une maison japonaise avec un toit mobile, tandis que Marina Abramovic remodelait l’intérieur d’un habitat traditionnel pour le transformer en lieu de repos (éternel). Tadashi Kawamata a réaménagé un terrain anciennement dédié à la culture du riz en y installant des cabanes en bois. Le Chinois Cai Guo Qiang a construit à flanc de montagne un futur musée d’art contemporain dont il sera le conservateur, alors que le Coréen Yook Keun-Byung faisait circuler son “œil vidéo” sur le toit de taxis. Dans les rue de Tokamachi, Daniel Buren a installé trois cent cinquante fanions rayés bleus, verts et rouges.

Une saine émulation
De fait, la présence française dans ce projet est impressionnante avec pas moins de neuf artistes : outre Buren, nous trouvons Jean-Michel Alberola, Christian Boltanski, Jean-François Brun, Véronique Joumard, Christian Lapie, Bruno Mathon, R,D&Sie.D/B:L et Franck Scurti. Comment expliquer cette aussi forte présence nationale, la plus nombreuse après la japonaise ? “Nous avons de très bonnes relations avec les artistes français, nous a confié Fram Kitagawa. L’engagement de l’Association française d’action artistique (Afaa) et de l’ambassade de France à Tokyo a aussi été très important pour la présence française dans l’exposition.” Et de poursuivre : “Il y a un an, tout le monde était très sceptique sur la Triennale, sur le fait que l’art contemporain puisse faire quelque chose pour revitaliser la région.” S’il est encore trop tôt pour tirer les premiers enseignements du projet – des pièces vont d’ailleurs rester à demeure –, ce dernier est appelé à se renouveler tous les trois ans sur une période de dix ans. Certaines créations d’artistes et d’architectes, comme celles de Chen Zhen ou de R,D&Sie.D/B:L, devraient ainsi être réalisées plus tard, notamment pour des raisons budgétaires.

Surtout, la Triennale d’Echigo-Tsumari marque peut-être l’entrée du Japon sur la scène des grandes expositions internationales d’art contemporain, une entrée que certains avaient déjà cru percevoir dans les années soixante-dix. L’année prochaine, Fumio Nanjo, l’un des principaux rivaux de Fram Kitagawa sur le terrain de la critique d’art et du commissariat d’exposition au Japon, devrait organiser la Première Triennale de Yokohama. De quoi alimenter une saine émulation, d’autant plus que Kitagawa n’a pas dit son dernier mot : il prépare actuellement un nouveau programme de commandes publiques pour la Coupe du monde de Football 2002 à Fukuroi, dans la préfecture Shizuoka.

- ECHIGO TSUMARI ART TRIENNAL 2000, jusqu’au 10 septembre, tél. 81 257 57 2637 ; Internet : www.artfront.co.jp/art_necklace/top.htm

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°110 du 8 septembre 2000, avec le titre suivant : Au Japon, l’art au secours de l’exode rural

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