Attention, travaux !

Polémique autour d’un chantier romain

Le Journal des Arts

Le 21 janvier 2000

Entamée puis arrêtée à la suite de la découverte de vestiges archéologiques antiques, la construction d’un parking à Rome a finalement été reprise, après une décision contestée du gouvernement italien.

ROME (de notre correspondant) - Commencé le 17 juillet 1997 sur un projet de Massimo Stoppa et sous la direction de Mario Piccione, le parking prévu pour accueillir 105 autobus et 808 automobiles sous le Janicule, sur la rive droite du Tibre, avait débuté sous de mauvais auspices. Quelques mois auparavant , le député “Vert” européen Carlo Ripa di Meana avait interpellé le commissaire européen à la Concurrence pour dénoncer l’attribution de l’exécution de l’ouvrage sans appel d’offres, et la création d’un grand centre commercial dans le parking. Il s’interrogeait aussi sur un coût supplémentaire de 12 milliards de lires (environ 40 millions de francs) pour les rampes d’accès. Approuvé en décembre 1995 par la Commission Italie-Saint Siège, le chantier évalué à 80 milliards de lires (environ 270 millions de francs) avait pourtant bénéficié d’un financement pour moitié de l’État, bien que la structure et le terrain sur lequel elle se trouve soient la propriété exclusive du Vatican.

Une villa impériale
Mais, à la suite de la découverte d’une pièce décorée de fresques appartenant à une villa impériale (Ier-IIe siècle ap. J.-C.) dans la zone des “horti” (jardins) de Néron, les pelleteuses s’arrêtent. Des recherches archéologiques sont effectuées, puis le chantier reprend avec l’autorisation de la Surintendance jusqu’à la découverte, un mois plus tard, d’une seconde salle. Le débat ne tarde alors pas à s’enflammer. “Verts” et associations pour l’environnement veulent bloquer les travaux, et le surintendant des Biens archéologiques de Rome, Adriano La Regina, accuse le Saint-Siège “d’avoir fait des ravages”. Expert en topographie romaine, l’archéologue Lorenzo Bianchi renchérit : “Le dernier vestige des premiers murs du Vatican, datant du IXe siècle et construits par Léon IV, ont été inutilement détruits, et le bastion de 1543 conçu par Antonio da Sangallo le Jeune avec le concours de Michel-Ange a été défiguré et éventré”.

La construction est alors de nouveau arrêtée. Début novembre 1999, la ministre des Biens culturels, Giovanna Melandri, demande au Comité de secteur pour les biens archéologiques de fournir une réponse claire dans les 20 jours, sur l’avenir du chantier. Entre-temps, d’autres fresques murales surgissent, et la défense de la villa impériale s’organise autour de l’Observatoire laïc pour le Jubilé et d’un important groupe de chercheurs et d’historiens. La découverte de pièces archéologiques déposées dans une décharge ne fait que compliquer la situation. D’autant qu’après s’être prononcé sur la compatibilité de la construction de la rampe du parking avec les découvertes archéologiques, le Comité de secteur continue à renvoyer les décisions. Inquiet, le maire Francesco Rutelli prédit des embouteillages apocalyptiques pour l’Année Sainte.

Un chantier sous surveillance
Le 11 décembre, le gouvernement a toutefois donné son feu vert à la construction de la rampe d’accès incriminée et au démontage des décors de la Domus, avec l’assurance que “si l’on devait découvrir d’autres vestiges importants, les murs déplacés seraient replacés dans le tunnel”. Seuls Giovanna Melandri et le ministre de l’Environnement, Udo Ronchi, ont voté contre la décision. Mais la polémique est toujours vive : Adriano La Regina a porté plainte auprès des Carabiniers pour la Tutelle du Patrimoine contre la société responsable des travaux, coupable, selon lui, d’avoir “envahi le site archéologique, en emportant du matériel”. Quant à Giovanna Melandri, elle invite au respect de la décision et au dépôt des pièces dans de bonnes conditions de conservation.

Pourquoi les experts n’ont-ils jamais signalé les dégâts ?

Au cours des soixante dernières années, une multitude de spécialistes ont étudié les frises du Parthénon conservées au British Museum. Nul doute que les experts grecs qui se sont exprimés lors de la conférence ont eu maintes fois l’occasion d’examiner les marbres. Il est cependant vrai que dans leurs nombreuses publications, les conservateurs du BM n’ont jamais mentionné le nettoyage effectué dans les années trente. La documentation sur le sujet était certes inaccessible (ce qui soulève des questions embarrassantes), mais une analyse visuelle suffisait à elle seule à estimer l’état des sculptures. Si les dégâts étaient réellement importants, comment expliquer qu’ils aient échappé à des générations de spécialistes ? L’intervention des années trente était peut-être minime et, de ce fait, difficilement décelable – si tel était le cas, les spécialistes qui estiment aujourd’hui que les dégâts sont considérables sont coupables d’exagération. En revanche, si l’intervention a eu des conséquences notables qui sont restées ignorées des spécialistes, cela remet en cause le sérieux de toute la profession. Enfin, si les dégâts ont été remarqués mais n’ont été mentionnés dans aucune publication spécialisée, cela peut signifier, soit que la disparition du revêtement des marbres était jugée sans importance, soit que la probité de la profession est sujette à caution.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°97 du 21 janvier 2000, avec le titre suivant : Attention, travaux !

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