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Astuguevieille, les sens en alerte

L'ŒIL

Le 29 février 2008

Tout commence avec les enfants. Son diplôme de pédagogie en poche, Christian Astuguevieille travaille à l’Atelier des enfants du Centre Pompidou et partage avec eux son goût effréné des matières. Ils travaillent ensemble sur les choses de la vie quotidienne les plus simples : la croûte du pain, le paillasson, la casserole. Tout est matière à toucher et à inventer. Ces années débouchent sur une célèbre exposition : « Les mains regardent » en 1975. Désormais Astuguevieille a les sens perpétuellement en alerte et la passion des matériaux chevillée au corps. Ses voyages en Asie, en Thaïlande, en Malaisie, en Afrique, puis surtout au Japon, lui apportent une réponse aux possibles significations rituelles qu’engendrent matériaux et formes qu’il se plaît à réinventer. Il élabore peu à peu un monde exotique aux rites imaginaires fabriqués à partir de bribes d’évocations, de réappropriations de quelques techniques, de vagabondages ethniques. Il fait feu de tout bois, puise à toutes les sources mais opère des décalages et des mélanges qui finissent par conférer à tous ses objets du mystère. Il crée ainsi une « civilisation imaginaire » comprenant une multitude éclectique de volumes. Tout un mobilier, des objets-sculptures, des objets-offrandes, des parures... Un monde hybride, intemporel, venu on ne sait d’où. Ces chaises, ces tables, ces urnes, ces totems, ces boîtes sont entortillés de corde de chanvre qui les rendent d’un blond naturel, poilus et rêches, ou emmaillotés de corde de coton collée à chaud puis recouverte de quatre ou cinq couches de peinture avec une brosse très dure. En bleu Klein, en rouge corail façon laque japonaise,     en noir goudron. La peinture adhère à l’objet comme un linceul, un tissu mouillé qui colle à la peau et dévoile le corps ainsi moulé et par là même rehaussé. Cette même peinture a le pouvoir d’adoucir les contours de ces meubles, de les patiner, de les transformer en armures de cuir. Astuguevieille joue sur les contrastes tactiles, le rugueux et le doux, le lisse et le mat, le brillant et l’opaque. Ses grosses jarres, ses commodes soyeuses ou hérissées ou bien ébouriffées au crin noué, coupé et boucletté tel du velours, apparaissent volumineuses et solitaires semblables à de gros animaux familiers. Dans son univers,
il est interdit d’interdire de toucher. Il est recommandé de caresser, de palper, de renifler (chaque brin de corde a une odeur particulière) et même d’écouter. Astuguevieille n’explore pas que la technique du recouvrement mais aussi celle de l’emballement et du pliage. Il emmitoufle des tubes et des bouteilles de verre dans des écharpes de tissus. Toujours le même processus de dissimuler, de masquer et d’en faire une parure. Rien d’étonnant à ce qu’il ait fait beaucoup de bijoux, notamment pour les défilés de Lanvin, Claude Montana ou Jean-Paul Gaultier. Parures à la fois monumentales et modestes, quoique insolentes. De caoutchouc ou de strass, de plumes ou de fil de fer, de gaze ou de raphia, de pistils de fleurs artificielles ou de nacre, de passepoils de cuir ou de bande Velpo... ses trésors rutilent d’une sophistication extrême qui marie pauvreté et chic fou. Astuguevieille a arrêté d’en faire, il préfère se concentrer sur les parfums, un autre sens exploré, une autre aventure olfactive excitante. Il avait déjà eu à faire aux parfumeurs lorsqu’il était directeur artistique s’occupant des accessoires chez Molinard, chez Nina Ricci et chez Rochas où il resta dix ans. Aujourd’hui pour Comme des Garçons, il invente pour Rei Kowakubo des concepts odorants, telle l’odeur du linge qui sèche au vent... Il a conçu avec elle Odeur 53 et le tout nouveau Odeur 71, un parfum qui sent le métal chaud. Des eaux de toilette fleurant la feuille de muguet, le bambou, la menthe sont à l’étude.

TROYES, Musée d’Art moderne, jusqu’au 31 décembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°521 du 1 novembre 2000, avec le titre suivant : Astuguevieille, les sens en alerte

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