Assurances à la hausse, expositions à la baisse ?

Le Journal des Arts

Le 12 octobre 2001

Après les attentats aux États-Unis, la question du prêt et du transport des œuvres d’art à l’étranger s’est posée avec une acuité particulière. Si la politique des musées français en la matière ne sera pas remise en cause, le renchérissement prochain des assurances menace certaines expositions. Quant à l’Italie, le ministère de la Culture examinera désormais les demandes au cas par cas.

PARIS et ROME - Les attentats perpétrés aux États-Unis contre le World Trade Center et le Pentagone ont révélé la vulnérabilité du transport aérien. Faut-il dès lors restreindre les prêts d’œuvres d’art ? Après réflexion, la Direction des Musées de France a décidé de ne rien changer et de tenir les engagements pris. De leur côté, les musées américains, passé une légitime appréhension, ont repris une collaboration normale avec l’étranger. Ainsi, l’exposition “Made in USA”, à Bordeaux, a normalement ouvert ses portes le 8 octobre. Toutefois, pour l’avenir, une inquiétude se fait jour au sujet des primes d’assurances. Certes, le risque terroriste était déjà systématiquement couvert, mais les prêteurs ne pourraient-ils pas exiger que le risque de guerre soit pris en compte, si la situation internationale devait se dégrader ? D’ores et déjà, pour l’exposition “Paris-Barcelone”, au Grand Palais, le Musée de Philadelphie l’a réclamé pour l’une de ses œuvres, entraînant un renchérissement de l’ordre de 60 000 francs. Les assureurs devront nécessairement revoir leurs primes à la hausse : au mieux elles augmenteraient de 20 %, au pire, elles seraient multipliées par trois, selon les estimations fournies par les compagnies à la Réunion des musées nationaux (RMN). Certaines expositions de l’an prochain, comme “Matisse-Picasso” au Grand Palais ou “Manet-Vélasquez” au Musée d’Orsay, pourraient être compromises, si ces sombres présages se vérifiaient. Il existe bien la garantie d’État, à laquelle on fait généralement appel quand les œuvres rassemblées dans une exposition représentent un capital supérieur à 2 milliards. Mais c’est une procédure assez lourde, qui, en France contrairement à l’Angleterre, ne prend en charge qu’une partie de l’assurance.

Par ailleurs, les Italiens ont refusé que les œuvres destinées à l’exposition “Jeu des rois, roi des jeux : le jeu de paume en France”, à Fontainebleau, voyagent par avion. Or, l’acheminement terrestre est plus cher. La RMN a donc dû renoncer à une œuvre, un tableau de Chardin, pour supporter l’augmentation du coût de transport pour une autre. En Italie, deux jours après les attentats, un groupe de responsables de musées a adressé une lettre au directeur général du ministère des Biens culturels, Mario Serio, concernant le transport des œuvres italiennes. Ils faisaient observer le danger lié au prêt de tableaux de Caravage, destinés à voyager par avion en partance de Rome et de Milan, pour l’exposition prévue au Musée Teien de Tokyo, puis à celui d’Okazaki. Tandis que le débat secoue la Direction générale du Patrimoine historique, artistique et ethno-anthropologique (autrefois Biens artistiques et historiques), Vittorio Sgarbi déclarait à l’International Herald Tribune : “La solution la plus logique consisterait à ne plus rien prêter à personne, mais cela reviendrait à admettre que l’on est en guerre”, et reconnaissait que “les Offices, les Musées du Vatican ou Venise représentent des cibles possibles pour les terroristes en tant que symboles de l’Occident”.

Cependant, la Direction générale n’a pris aucune disposition officielle sur la question du prêt d’œuvres d’art à l’étranger, mais toute demande est examinée au cas par cas avant que Mario Serio et le ministre des Biens culturels, Giuliano Urbani, donnent leur accord final. Les expositions consacrées à Raphaël au Musée du Luxembourg, à Paris, et à Caravage ont déjà reçu leur aval : “Les prêts sont pour le moment suspendus, hormis les œuvres du Caravage déjà à Tokyo en présence du ministre Giuliano Urbani. Pour ce qui est de Raphaël, certaines œuvres dont La Velata voyageront par voie terrestre. En revanche, pour ce qui est de l’exposition organisée par David Brown, qui aurait dû se tenir à Washington, sur Ginevra de’ Benci de Léonard de Vinci, conservée précisément à la National Gallery (avec entre autres, des œuvres de Botticelli et Verrocchio), nous sommes encore en pleine réflexion. La situation est d’autant plus délicate que la fierté américaine pousse à respecter les programmes malgré les événements. De notre côté, il est très difficile en ce moment de solidarité internationale de refuser ce qu’ils demandent”, a déclaré le surintendant de Toscane, Antonio Paolucci.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°134 du 12 octobre 2001, avec le titre suivant : Assurances à la hausse, expositions à la baisse ?

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