Mercredi 11 décembre 2019

Centre d'art

« Anarchéologie » au Centre Pompidou

Par Juliette Soulez · lejournaldesarts.fr

Le 26 juin 2017 - 690 mots

PARIS

PARIS [26.06.17] - Le Centre Pompidou présente une exposition d’art contemporain intitulée « Anarchéologie », un néologisme composé des mots anarchie et archéologie par Michel Foucault dans l’un de ses cours au Collège de France donnés entre 1979 et 1980, édités dans le livre Du gouvernement des vivants.

La commissaire de l’exposition, Marcella Lista, cheffe des nouveaux media du musée, a été auparavant responsable de programmation à l'Auditorium du Louvre, d’où son goût pour l’archéologie. Se référant à une critique de la hiérarchisation des savoirs, toute la recherche de Foucault a toujours mis sur le même plan les savoirs archéologiques, qu’ils soient des découvertes majeures, ou considérés comme mineurs.

C’est sur cette démarche anarchique que porte le travail des artistes choisis pour cette exposition thématique. Marcella Lista souhaite par là-même étendre ce débat foucaldien à la question de la sélection parfois autoritaire des vestiges de nos civilisations par les nations pour justifier leur propre imprescriptibilité, ce que Foucault lui-même ne traite pas. Et il s’agit pour les artistes de prendre le parti de l’anarchie pour dénoncer ces nations, avec la mise en valeur de détails subtils surgissant au premier plan de leurs oeuvres, ayant trait en un sens étendu à l’archéologie.

Ainsi, projeté dans la salle de cinéma du MNAM, comme une introduction, la vidéo The Digger (2015) du Libanais Ali Cherri suit en plan large les mouvements du gardien de la nécropole néolithique, excavé il y a seulement 20 ans, dont l’horizon fait apparaître les tours de Dubaï. Le contraste de la mégapole et de la solitude du gardien au beau milieu du désert suggère une réflexion existentialiste, mêlée en filigrane avec l’idée que ce jeune Etat autoritaire, créé en 1971, tente d’inscrire ce passé dans la justification de son identité. Le débat politique voulu par la commissaire trouve aussi dans le vrai-faux vestige en mosaïque du Chypriote Christodoulos Panayiotou, Mauvaises herbes (2015), fabriqué au Liban, qui présente discrètement le dessin de plantes exogènes à la culture antique, une dénonciation de l’identité nationale chypriote constituée exclusivement par la culture grecque aux dépends de la Turquie, via l’antagonisme des époques et des pays présentés.

Le débat surgit également du détail chez l’Allemand Christoph Keller qui questionne la valeur de l’écrit dans la vidéo Anarcheology (2014), construite sur une disjonction narrative de trois récits sans lien entre eux. Les intertitres narrant le fameux cours de Michel Foucault, puis l’antipsychiatrie de Felix Guattari vécue par une jeune femme, et pour finir la culture orale des Indiens Yanomami d’Amazonie, donne toute sa radicalité à ce diaporama vidéo de photographies de forêts amazoniennes en apparence classique. L’exposition présente aussi des objets du XXe et du XXIe siècle. La Palestinienne Jumana Manna présente sa vidéo Blessed, Blessed Oblivion (2015) qui documente, à la manière d’un clip, une bande de jeunes palestiniens, face à l’installation de plusieurs sculptures anatomiques monumentales, biceps arraché ou index de la main coupé, de la série « Walk like a Vase » (2015) qui évoque aussi des sculptures archéologiques.

Les violences de la guerre israélo-palestinienne et l’interprétation de l’Etat israélien de l’histoire multimillénaire de ce site par le droit du sol trouve dans le désengagement politique de cette minorité de Palestiniens une autre manière de participer au débat politique initié par la Marcella Lista. Avec l’enquête menée par l’Algérienne Amina Menia autour du coffrage des années 1960, recouvrant le Monument au mort de la première guerre mondiale de Paul Landowski implanté à Alger, on s’interroge sur la valeur des vestiges de la colonisation et la constitution politique contemporaine algérienne aux conséquences dramatiques. Pourtant l’exposition n’exclut pas le ludique avec une réflexion sur la valeur muséale, voire nationale, de la reproduction, inspirée par la statuaire antique, Sleeping Boy (2016) en polyamide translucide, réalisée à l’échelle 1 au laser, mais aussi miniaturisée, par l’Autrichien Oliver Laric, par où une anarchie douce se dessine.

Pour ce débat foucaldien étendu à la valeur idéologique de la culture, cette exposition très contemporaine, la plus jeune artiste étant née en 1987, met l’accent sur le détail ou le minoritaire, qui génère l’anarchie des identités nationales, voire institutionnelles. Bien que s’écartant de Foucault, Marcella Lista réussit son pari.

Information
« Anarchéologie » jusqu'au 11 septembre 2017 au Centre Pompidou, Niveau 4, Galerie 0 Espace prospectif.

Légende Photo :
Oliver Laric, Sleeping Boy, 2016 - source Photo MNAM © Courtesy of the artist and Tanya Leighton, Berlin

Thématiques

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque