Vendredi 26 février 2021

Entretien

Alain Prochiantz : « Les grandes conférences rayonnent au-delà du cercle habituel des auditeurs »

Chercheur en neurobiologie et administrateur du Collège de France

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2018 - 1072 mots

Le Collège de France s’est ouvert à l’art et à la culture : après avoir créé en 2005 une chaire « Création artistique », il convie depuis deux ans, sous l’impulsion d’Alain Prochiantz, des créateurs de diverses disciplines pour des résidences, cours ou conférences.

Titulaire de la chaire Processus morphogénétiques au Collège de France, Alain Prochiantz administre l’établissement depuis 2015. Ce spécialiste de la biologie du développement a lancé une série de « grandes conférences » autour de personnalités de la vie artistique et littéraire, série inaugurée en juin 2016 avec l’artiste Anish Kapoor. L’an dernier, le Collège de France accueillait également pour la première fois un artiste en résidence, en l’occurence Mathieu Pernot, premier à exposer dans les lieux. Alain Prochiantz s’explique sur les différents enjeux de ces invitations.
 

Qu’est-ce qui a motivé ces initiatives ?

La nécessité de mieux faire apprécier l’ouverture culturelle et artistique du Collège de France, cette très belle institution ouverte à tous les auditeurs, sans condition d’inscription ou de diplôme. Quand [les écrivains] Enrique Vila-Matas et Mario Vargas Llosa, [l’architecte] Frank Gehry, [l’anthropologue] David Graeber ou Stéphane Lissner [directeur général de l’Opéra national de Paris] donnent une grande conférence, cela rayonne au-delà du cercle habituel des auditeurs. Je suis d’ailleurs heureux d’annoncer les prochaines grandes conférences de Dmitri Tcherniakov [metteur en scène d’opéra et directeur de théâtre], le 8 novembre prochain, d’Hiroshi Sugimoto [artiste] et d’Anne Teresa De Keersmaeker [danseuse et chorégraphe] en 2019.

Dans un autre style, la résidence de Mathieu Pernot s’est inscrite dans la suite du colloque de rentrée au Collège qui, en 2016, avait pour thème « Migrations, réfugiés, exil ». Colloque au cours duquel une exposition avait été programmée en collaboration avec le Musée national de l’histoire de l’immigration. À quelques mois d’une élection présidentielle qui n’allait pas faire l’impasse sur ce thème, il fallait montrer que le Collège de France n’était pas recroquevillé sur lui-même. Lors du colloque, Thierry Mandon, secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a annoncé la création du « programme national d’aide à l’accueil en urgence des scientifiques en exil », aujourd’hui coprésidé par Édith Heard, professeure au Collège de France, et moi-même. C’est dans ce contexte que nous avons accueilli Mathieu Pernot afin qu’il puisse développer, une année durant, son travail photographique. Ce qui a donné lieu en juin à l’exposition « Déplacement », qu’il a conçue en y incorporant des travaux de réfugiés dont celui de Mohamed Abakar.

Y aura-t-il d’autres résidences d’artiste ?

C’est possible. Il faut que l’occasion se présente. On ne peut pas imposer une forme dans laquelle tous les artistes ne rentrent pas. Il faut s’adapter au souhait de chacun : résidence, conférence ou encore un cours d’une durée d’un an dans le cadre de la chaire Création artistique, chaire confiée pour l’année 2018-2019 au cinéaste Amos Gitaï.

Cette chaire, créée en 2005, a été inaugurée par (l’architecte) Christian de Portzamparc. Lui ont succédé Pascal Dusapin (compositeur), Pierre-Laurent Aimard (pianiste), Jacques Nichet (metteur en scène et réalisateur), Anselm Kiefer (artiste), Gilles Clément (paysagiste), Karol Beffa (compositeur), Tony Cragg (artiste), Alain Mabanckou (écrivain) et Philippe Manoury (compositeur). Comment se fait le choix ?

Il n’y a pas de règle. Il se trouve qu’Amos Gitaï m’a été présenté et qu’après notre discussion nous avons évoqué la possibilité d’une grande conférence. Il préférait un enseignement plus complet appuyé sur une dizaine de cours. D’où son élection par l’assemblée des professeurs à la chaire Création artistique. Il prononcera neuf leçons sur le thème « Traverser les frontières » ; la leçon inaugurale s’est déroulée le 16 octobre.

Les grandes conférences ou la chaire Création artistique ne recensent aucune femme. Pourquoi ?

Anne Teresa de Keersmaeker fera une grande conférence l’année prochaine. Attendons la suite, si vous le voulez bien. Notre choix est aussi contraint par les opportunités qui s’offrent à nous et par la disponibilité des artistes. Sachez toutefois que, au Collège de France, autour de 20 % des professeurs sont des professeures. C’est insuffisant, mais l’évolution est rapide, plus que dans nombre d’universités au même niveau de qualification. À la chaire Mondes francophones, créée par le Collège de France en partenariat avec l’Agence universitaire de la Francophonie, c’est l’écrivaine Yanick Lahens qui vient d’être élue pour l’année 2018-2019.

Parmi les 47 professeurs du Collège de France, ne figure plus aucun historien de l’art. Pour quelles raisons ?

Le dernier a été Roland Recht, qui fut titulaire de la chaire Histoire de l’art européen médiéval de 2001 à 2012. Remplacer un professeur n’est pas si simple, surtout dans des disciplines aussi prestigieuses, et il arrive que de nombreuses années soient nécessaires. Ce n’est pas seulement le cas pour la chaire d’histoire de l’art. Il n’y a pas de programme au Collège de France, ou plutôt, ce programme est construit autour des professeurs qui sont choisis un par un en fonction de leur originalité et de leur excellence, pas forcément de leur discipline. Donc rien ne nous presse et cela diminue les risques de faire un choix qui ne correspondrait pas aux critères d’exception qui sont les nôtres et contribuent au caractère exceptionnel de notre institution.

Pourquoi avoir signé un partenariat avec l’Opéra national de Paris – dans lequel entre d’ailleurs la conférence d’Anne Teresa De Keersmaeker ?

L’invitation de l’Opéra de Paris par le Collège de France s’inscrit dans le cadre de ses 350 ans. L’idée a émergé lors d’un dîner chez [la galeriste] Chantal Crousel. C’est elle qui m’avait présenté, il y a très longtemps, Tony Cragg, que nous avons eu l’honneur d’accueillir en 2013 à la chaire Création artistique. À ce dîner nous avons évoqué cet anniversaire avec Olivier Aldeano, directeur adjoint de la production artistique et du planning à l’Opéra de Paris, et envisagé la possibilité de marquer cet événement au Collège de France. Grâce à l’engagement de Stéphane Lissner, un programme a été conçu et inauguré par une master class de Philippe Jordan dans l’amphithéâtre Marguerite-de-Navarre. C’est dans le même esprit que nous avons organisé avec Alain Fleischer, pour fêter les 20 ans du Fresnoy [Studio national des arts contemporains], un colloque couplé à l’exposition « Le rêve des formes – Arts, sciences, etc. » organisée au Palais de Tokyo en septembre 2017.

Envisagez-vous des partenariats avec d’autres institutions culturelles et artistiques ?

Très certainement. Par exemple, à la suite de l’exposition « Mésha et la Bible : quand une pierre raconte l’Histoire », nous travaillons à établir un partenariat avec le Musée du Louvre, coorganisateur de l’exposition avec le Collège de France.

les grandes conférences du collège de france,
programme sur ww.college-de-france.fr/Institution/Événements culturels/Les grandes conférences du Collège de France.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°509 du 19 octobre 2018, avec le titre suivant : Alain Prochiantz | chercheur en neurobiologie et administrateur du Collège de France « Les grandes conférences rayonnent au-delà du cercle habituel des auditeurs »

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