1995-2001, les hauts et les bas de la politique culturelle parisienne

À l’heure du bilan, les actions de la Ville se sont cantonnées au strict nécessaire

Le Journal des Arts

Le 2 mars 2001 - 1713 mots

Afin que Paris devienne la « capitale
du XXIe siècle », pour paraphraser le titre d’une œuvre de Walter Benjamin, la prochaine équipe municipale devra s’atteler à soutenir davantage la création contemporaine, parent pauvre de la politique culturelle municipale, en dépit de quelques expositions spectaculaires organisées en plein air (Les Champs de la sculpture I et II, Mark di Suvero, Ousmane Sow...) et de l’action de l’Arc au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Si les principales villes françaises consacrent en moyenne 10 à 12 % de leur budget à la culture, Paris alloue moins de 5 % du sien aux affaires culturelles. Cette enveloppe a atteint 1,4 milliard de francs en 2000. Un chiffre à comparer au milliard et demi de francs consacrés la même année par la municipalité à la sécurité et aux 365 millions de francs dévolus à l’emploi, deux thèmes bien plus souvent abordés au cours de la campagne électorale que celui de la culture. Toutes ces dotations doivent cependant être relativisées, de nombreuses actions étant entreprises en synergie avec d’autres directions et sur leurs budgets propres : toute action publique n’a-t-elle pas une dimension culturelle ?

En outre, l’offre culturelle et artistique dans la capitale est loin de se résumer à l’action de la Ville seule. La densité d’équipements à Paris n’a pas d’équivalent en province et cette différence n’a cessé de s’accroître au cours des vingt dernières années : Grand Louvre, Opéra de la Bastille, Bibliothèque nationale de France... Tous ces équipements sont financés en totalité par l’État et permettent ainsi à la capitale d’entretenir des établissements concurrents, comme le Théâtre du Châtelet, le plus important poste budgétaire de la Direction des affaires culturelles (Dac) de la Ville de Paris avec une centaine de millions de francs de budget annuel de fonctionnement.

Cette multiplication de l’offre est loin de déplaire aux ménages parisiens, dont le profil statistique prédispose à une consommation de loisirs plus culturels qu’ailleurs : revenus plus élevés, plus haut niveau d’études et, surtout, grand nombre de célibataires (52,4 % des ménages parisiens, Insee 1999). Comme à l’échelon national, la fréquentation des équipements culturels a donc augmenté, de manière spectaculaire (bibliothèques, médiathèques) ou plus modérée (musées). Mais ces pratiques restent socialement très marquées (cadres, professions intellectuelles, étudiants) : “Les catégories de population les moins favorisées continuent à très peu fréquenter les équipements culturels ; la confrontation directe et régulière avec les œuvres reste l’apanage d’une minorité de Français et les réticences à l’égard de la création contemporaine demeurent fortes.”(1)

Voilà sans doute pourquoi l’aide à la création est le point faible de l’action culturelle menée par les édiles parisiens. Ce qui n’a pas échappé à Bertrand Delanoë, candidat socialiste à la mairie : “Ce n’est pas par hasard que j’ai proposé le doublement du budget de la Culture : Paris a besoin de salles de répétition, d’ateliers d’artistes, de lieux alternatifs en nombre ridiculement bas actuellement.”(2)

De fait, le Département des arts plastiques de la Ville de Paris, par la voix de son responsable, Sylvain Lecombre, ne peut que déplorer le nombre insuffisant d’ateliers d’artistes construits chaque année avec l’aide la Ville : une vingtaine en moyenne... Le même département ne dispose que de 120 000 francs par an au titre de l’aide à la première exposition. De son côté, le Fonds municipal d’art contemporain s’est porté acquéreur de 57 œuvres en 2000, pour un montant de 800 000 francs.

Un budget modeste quand il n’est pas nul, comme en 1998. À ce sujet, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris (MAMVdP) – premier des musées de la Ville en terme de fréquentation, soit 36 % du nombre total des entrées en 1999 – est un bon baromètre des fluctuations budgétaires décidées par la municipalité. Après avoir bénéficié de 9,5 et 9 millions de francs en 1993 et 1994, pour l’achat de La Danse de Matisse, le budget acquisitions est brutalement descendu à 1,2 million en 1995, avant de plonger à 500 000 francs en 1996 et 1997, et même à 300 000 francs en 1998 ! Grâce aux efforts déployés par le directeur des affaires culturelles, Jean Gautier, la remontée s’est amorcée en 1999 (2,5 millions de francs) et a été confirmée en 2000 (8,6 millions de francs). Au muée, le désamiantage de l’arrière des panneaux composant La Fée électricité de Dufy devrait commencer à l’automne, suivi des travaux de mise aux normes de sécurité qui entraîneront peut-être sa fermeture temporaire. Pour toutes ces raisons, la rétrospective Picabia a dû être reportée à l’automne 2002. “Afin de défendre mieux les artistes – inconnus ou méconnus – travaillant en France”, la directrice du MAMVdP, Suzanne Pagé, plaide également pour que “le dispositif administratif dans la gestion des expositions d’art contemporain présentées à l’Arc [au 1er étage du musée] soit le moins bureaucratique possible.” Cette spécificité de l’art contemporain est d’ailleurs désormais reconnue dans le nouveau contrat qui lie la Dac à Paris-Musées, l’association chargée de l’organisation et de la promotion des expositions de la quinzaine de musées rattachés à la municipalité.

Une spécificité qui n’a cependant pas conduit la Ville à s’associer à la création du Plateau, le futur centre d’art installé sur l’emplacement des anciens bâtiments de la SFP aux Buttes-Chaumont. En dépit des appels réitérés de son animateur, l’artiste Éric Corne, la Ville n’a pas souhaité soutenir pour l’instant – à l’inverse du Frac Île-de-France – ce projet associatif qui devrait ouvrir ses portes à la fin de l’année. Bien que le Plateau soit vu d’un bon œil à la Dac, l’opposition véhémente d’un élu RPR a ruiné jusqu’à présent toute collaboration...

Conscient du manque de salles de répétitions pour le spectacle vivant, Jean Gautier “pousse” le projet d’aménagement des anciens établissements des Pompes funèbres du 104 rue d’Aubervilliers en “vaste complexe de lieux de répétition pour comédiens, chanteurs, musiciens et danseurs professionnels”. Mais, en attendant la fin des études techniques, une caserne de pompiers devrait s’y installer... jusqu’en 2003 assure-t-on.

Le soutien aux jeunes artistes est tout aussi aléatoire au niveau des mairies d’arrondissement. Sollicitées récemment par une association à participer à l’exposition “Domaines publics, interventions d’artistes dans les mairies d’arrondissement de Paris”, seules huit d’entre elles ont répondu à l’appel après que celle du IVe a fait volte-face et refusé in extremis à Élise Parré de distribuer ses photographies dans la mairie (voir ci-dessous, ill.  4). Un cas de censure caractérisé qu’a tenté de justifier un des adjoints en évoquant la période préélectorale, synonyme selon lui d’immobilisme, et que l’artiste résume joliment en parlant “d’interlocuteurs intellectuellement très démunis”. L’ensemble du projet était pourtant financé à hauteur de 130 000 francs par la Dac. Heureusement, d’autres mairies accueillent de fort belles expositions d’art ancien, comme celle du Ve arrondissement (!), grâce au dynamisme du Centre culturel du Panthéon.

La mandature actuelle aura également vu l’ouverture – décidée dès 1988 – d’un nouveau musée rattaché à la Ville, la Maison européenne de la photographie, dont la fréquentation est en constante augmentation. Le Musé d’art et d’histoire et du judaïsme, ouvert depuis deux ans, est en revanche le fruit d’une collaboration Ville-État à parité.

En définitive, seuls deux des grands chantiers annoncés naguère par Jean Tiberi ont vu le jour. La rénovation du Petit Palais, commencée en février 2001, et la transformation de l’Orangerie de Carnavalet en espace archéologique, baptisé Archéo 2000. Les presque 400 millions de francs nécessaires au chantier du Petit Palais auront sans doute empêché les autres projets d’aboutir. Comme au niveau de l’État, la “mise en examen” de la dépense culturelle entraîne parfois des traitements discriminatoires de la part des responsables du budget...

Au grand dam de Gilles Béguin, conservateur du Musé Cernuschi, qui attend impatiemment que les 30 millions de francs nécessaires à la rénovation de son musée soient enfin inscrits au budget. De même, la Maison de Balzac n’a pu acquérir un immeuble contigu qui lui aurait permis de déployer ses collections, trop à l’étroit dans la maison de la rue Raynouard. Les enchères s’étant envolées au-delà des 23 millions de francs que la Ville était disposée à payer, il ne reste plus à celle-ci qu’à s’entendre directement avec le nouveau propriétaire. En effet, sa parcelle est frappée d’une servitude d’alignement qui encourage Jean Gautier à ne pas se désintéresser de la question...

“Il y a un mouvement, presque national, des responsables culturels à préférer le public fidèle et inconditionnel, à consacrer davantage d’efforts aux initiés, certes socialement beaucoup plus diversifiés que dans le passé, plutôt qu’à la recherche d’un nouveau public”, soulignait Jacques Rigaud, auteur en 1996 du rapport Pour une refondation de la politique culturelle. Consciente de cet état de fait, Paris-Musées a donc décidé en 2000 de rendre l’accès aux musées de la Ville de Paris gratuit le dimanche jusqu’à 13 heures. Cette gratuité a même été étendue aux autres jours de la semaine pour les moins de vingt-six ans et les plus de soixante ans, mais uniquement pour la visite des collections, l’accès aux expositions restant soumis à un tarif réduit. Des expositions parisiennes désormais plus nombreuses, sous l’impulsion de Jean Gautier qui souhaite stabiliser leur nombre à 34, au lieu de 26 en début de mandature. Pour accompagner ce mouvement, la subvention de la Ville à Paris-Musées est passée de 13 millions de francs en 1995 à 25 millions de francs en 2000.

Dernier volet de ce panorama non exhaustif de l’action artistique de la Ville, la commande publique. Régie par le code des marchés, qui exige la formation d’un jury de concours pour chaque projet, elle est à l’origine du meilleur (Jan Dibbets en 1994 – à parité avec l’État –, Keiichi Tahara en 2000...) et du pire, témoin la récente érection de la statue de De Gaulle face au Grand Palais. Cette œuvre de Jean Cardot a été offerte à la Ville grâce à une souscription nationale lancée par la Fondation de la France libre et, fâcheuse initiative, son emplacement a été choisi par le président de la République...

1. Olivier Donnat, Futuribles, n° 245, septembre 1999
2. Revue Témoin, n° 23, décembre 2000-janvier 2001

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°122 du 2 mars 2001, avec le titre suivant : 1995-2001, les hauts et les bas de la politique culturelle parisienne

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