Rubens, humanisme et génie d’un peintre

L'ŒIL

Le 1 mars 2004

L’exposition de Lille consacrée à Peter Paul Rubens (1577-1640) regroupe, en cinq sections, cent soixante-trois tableaux, dessins et tapisseries. Arnauld Brejon de Lavergnée, commissaire de l’exposition, en explique ici les choix et les partis pris.

L’exposition se veut aussi complète que possible et présente les divers aspects de l’activité de Rubens : l’illustrateur de livres, de bréviaires, le dessinateur de frontispices de thèse (ouvrages publiés par l’imprimerie Plantin-Moretus d’Anvers), l’auteur de décors éphémères (la Pompa Introitus
Ferdinandi), l’activité pour les jésuites d’Anvers, les réalisations pour les tentures de tapisseries… Une attention particulière a été portée sur Rubens peintre européen puisque ses activités décoratives pour l’Angleterre (la Banqueting Hall à Whitehall de Londres) pour l’Espagne (le palais Torre de la Parada près de Madrid) ou la France (les séries « Marie de Médicis » et « Henri IV ») sont évoquées. Par ce biais, Rubens décorateur est présent dans l’exposition. L’originalité de l’exposition de Lille par rapport à celle qui fut présentée à Anvers en 1977 est d’exposer quelques découvertes récentes, quelques tableaux de collections particulières peu connus, de nouvelles restaurations, et de combler l’absence de quelques formidables chefs-d’œuvre par d’autres formidables chefs-d’œuvre en insistant sur trois temps forts : montrer des tableaux conservés en France avant 1789 et donc évoquer l’histoire du goût ; confronter plusieurs tableaux peints pour les églises du Nord de la France et enfin déployer des tapisseries puisqu’elles sont d’une façon générale très peu présentées en raison de leur fragilité. Un des grands mérites de l’exposition de 1977 organisée par Jacques Foucart et présentée aux Galeries nationales du Grand Palais à Paris (« Le Siècle de Rubens dans les collections publiques françaises ») fut d’exhumer des réserves des musées deux tableaux d’une réelle importance, La Fuite d’Énée (Fontainebleau) et la Stigmatisation de saint François (musée d’Arras) ; déjà, dans les années 1960, Michel Laclotte avait découvert dans les greniers de la mairie de Bayonne des esquisses de Rubens pour le décor de la Torre de la Parada ; depuis l’exposition de 1977, l’historique de la Fuite d’Énée a été précisé (il s’agit d’un tableau peint pour les Gonzague de Mantoue et plus précisément pour l’appartement du palais ducal) et l’esquisse pour la Stigmatisation de saint François, elle aussi présente à l’exposition de Lille, a pu être localisée.
Dans le domaine des découvertes – et cet aspect touche plus précisément les historiens de l’art – des historiques sont précisés pratiquement pour la première fois dans le catalogue de l’exposition (Romulus et Rémus de la Capitoline ou Ambroise et Théodose de Vienne). Dans le même ordre d’idée, il nous a semblé intéressant de faire figurer des œuvres de collections particulières peu connues du grand public : un collectionneur allemand de Bielefeld a accepté de se désaisir pour quelques mois de deux tableaux, La Continence de Scipion et le Portrait du marquis de Léganès ; Dexia Banque, de deux esquisses peintes par Rubens à la fin de sa vie La Réconciliation des Sabins et des Latins et L’Enlèvement des Sabines et enfin un collectionneur privé madrilène d’un grand Samson (ill. 2). Par ailleurs, l’exposition a été l’occasion de faire procéder par la Ville de Lille à la restauration de trois œuvres : l’Ambroise et Théodose de Vienne (Kunsthistorisches Museum) ; Le Miracle de saint Juste, musée de Bordeaux, et la tapisserie du Sacrifice de l’Ancien Testament, Madrid, couvent des Descalzas Reales.

Une vision renouvelée de l’œuvre
À défaut de pouvoir demander pour la manifestation de Lille ces formidables « images » que sont la Pelisse (Vienne), L’Enlèvement des filles de Leucippe (Munich), le Saint Georges et le Portrait du duc de Lerma (Prado), tableaux qui hantent notre mémoire, nous les avons « remplacés » par d’autres œuvres tout aussi exceptionnelles, tel l’Autoportrait en compagnie d’amis (musée de Cologne, ill. 4), les portraits de deux dames de l’aristocratie génoise, merveilleux prêt du National Trust de Kingston Lacy, le Prométhée enchaînée (il. 3) du Philadelphia Museum of Art ou la Charrette embourbée (musée de l’Ermitage), qui rappellent au visiteur que Rubens n’est pas seulement l’auteur de L’Érection de la Croix de la cathédrale d’Anvers, mais qu’il est aussi un immense paysagiste, un grand portraitiste, un grand peintre d’histoire.
Rubens a été apprécié en France dès le XVIIe siècle, abondamment copié par les artistes depuis Poussin lui-même, collectionné, commenté et critiqué. Le bilan des tableaux, dessins et tapisseries conservés aujourd’hui en France reste spectaculaire et si nous n’avons pas voulu refaire l’exposition d’Anvers, nous devions nous appuyer sur les richesses des musées de région : le prêt des tableaux d’autel des musées de Rouen et de Lyon, le prêt de La Chasse au sanglier de Marseille sont à ce titre précieux.
Il m’a semblé indispensable d’évoquer la figure d’un grand critique d’art Roger de Piles (1635-1709) et, par là-même, celle du duc de Richelieu (1629-1715). Roger de Piles poussa le duc à former une galerie composée uniquement de tableaux de Rubens et la décrit dans un opuscule enthousiaste, Le Cabinet de monseigneur le duc de Richelieu, 1676, la publication fit rebondir la querelle du coloris, mais cette fois dans un débat qui oppose aux poussinistes, fidèles à la tradition, les rubénistes qui préfèrent la liberté du Flamand. Emportée de haute lutte, la victoire de Piles consacre définitivement Rubens comme un des grands maîtres de la peinture européenne et l’impose comme modèle aux jeunes artistes français. Nous avons la chance d’obtenir un merveilleux tableau, Le Paysage avec saint Georges, de l’ancienne collection du duc de Richelieu et prêt de Sa Majesté la reine d’Angleterre.
Le deuxième temps fort de l’exposition est très attendu : il s’agit de confronter les diverses Descente de Croix ou Mise au tombeau peintes par Rubens (et parfois par son atelier) pour les églises de l’actuel Nord de la France. Deux tableaux d’autel ont pu être regroupés autour de la célèbre Descente de Croix du palais des Beaux-Arts de Lille : Le Christ mis au tombeau, généreux prêt de l’église Saint-Géry de Cambrai et la Descente de Croix (musée des Beaux-Arts de Valenciennes). Cette particularité remarquable trouve son origine dans le passé de régions (l’Artois, la Flandre romane ou gallicane, la Flandre maritime ou flamingante, le Cambraisis, le Hainaut) qui formaient jusqu’au règne de Louis XIV un ensemble politique et culturel parfaitement distinct de la France.
Le zèle religieux du début du XVIIe siècle et la volonté de rénovation des lieux de cultes qui l’accompagne se traduisant notamment par un insatiable besoin de tableaux religieux. Il est donc un thème sur lequel il revient sans cesse au cours des années 1610 et auquel son nom demeure attaché, et il s’agit du moment le plus poignant de la Passion.
Par ailleurs, l’activité que Rubens a déployée dans le domaine de la tapisserie reste peu connue : ces tentures qui comportent de nombreuses pièces sont dispersées et souvent abîmées en raison de la fragilité des chaînes de trame, état aggravé à cause des mauvaises conditions de conservation. Une attention particulière a été portée sur la tenture de L’Histoire de Constantin. Le rassemblement de quatre tapisseries d’une même tenture nous permet de redécouvrir une activité primordiale de l’art décoratif européen. Tout ce qui est couleurs, rythmes, effets puissants, trouve, dans la tapisserie, sa juste qualité pratique ; la laine évite l’insistance du trompe-l’œil et laisse subsister, avec la richesse de l’orchestration, l’élan triomphal, a écrit jadis Jacques Thuillier.
L’exposition de Lille constitue donc une belle occasion de redécouvrir Peter Paul Rubens et d’avoir une vision juste, complète, du peintre et du dessinateur, du peintre d’histoire et du portraitiste, du peintre tout court et du décorateur, et de mieux comprendre la genèse de l’œuvre (avec la présentation de bozzetti et modelli pour L’Histoire d’Achille). L’exposition présente aussi Rubens avant Rubens (avec ses copies émouvantes d’après Holbein), et le Rubens tardif qui vient de « revisiter » Titien lors de son séjour en Espagne.
Rubens est inépuisable et sa fortune tient en grande partie à ses qualités personnelles et à son génie. Elle tient aussi, pour une part, à la place qu’il avait su prendre dans le mouvement international de rénovation intellectuelle qu’on appelle l’humanisme.
À cette époque où les relations lointaines étaient rares, lentes et fragmentaires, l’homme bien informé jouissait d’un prestige et d’un crédit inouïs. Le rôle des amitiés personnelles était considérable car chacun pouvait en tirer un faisceau de nouvelles, de confirmations ou de rumeurs dont les chancelleries les mieux outillées étaient friandes. La seule transformation profonde qui ait bouleversé l’histoire du monde depuis deux siècles et demi est l’affaiblissement progressif de l’individu en tant que facteur politique et social.

L'exposition

« Rubens (1577-1640) » se tient du 6 mars au 14 juin, tous les jours sauf le mardi de 11 h à 19 h, le vendredi jusqu’à 21 h. Tarifs : 8,5 et 6 euros. LILLE (59), palais des Beaux-Arts, place de la République, tél. 03 20 06 78 00. Réservations : 0892 684 694. L’office de tourisme de Lille propose des forfaits « journées », « week-end » ou « courts séjours » pour visiter l’exposition. Renseignements : 0890 39 2004, www.lilletourism.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°556 du 1 mars 2004, avec le titre suivant : Rubens, humanisme et génie d’un peintre

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