Sur les traces des Étrusques

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 19 novembre 2013 - 1732 mots

Moins connus que les Grecs ou les Romains, les Étrusques sont enfin remis à l’honneur. À Paris et à Lens, deux magnifiques expositions restituent avec éclat leur brillante civilisation.

Tendrement enlacés, ils nous regardent de leurs grands yeux en amande étirés vers les tempes. À demi étendus sur leur lit funéraire recouvert d’une riche couverture, ils semblent banqueter joyeusement dans l’au-delà. D’une élégance princière, ces couples en terre cuite plus connus sous le nom poétique de « Sarcophages des époux » (l’un est conservé au Musée du Louvre, à Paris, l’autre au Musée de la Villa Giulia, à Rome) suffisent à eux seuls à symboliser tout le raffinement du peuple étrusque… Mais que sait-on précisément de cette civilisation qui s’est épanouie dès la fin du IIe millénaire avant notre ère sur un vaste territoire englobant la Toscane actuelle, le nord du Latium et la partie occidentale de l’Ombrie ? Puise-t-elle ses origines en Orient ou en Asie Mineure ? Est-elle d’extraction locale ou tout simplement le fruit d’un métissage sans cesse croissant entre influences phéniciennes, grecques, proche-orientales et indigènes ? Au sein des spécialistes, la question ne semble pas tout à fait tranchée…

Des artisans et des commerçants habiles

Non moins opaques apparaissent les mœurs des « mystérieux » Étrusques. Si l’on en croit les témoignages des auteurs grecs puis romains – qui, il est vrai, voyaient d’un mauvais œil la concurrence active de ce peuple ingénieux –, c’étaient des êtres vils et obèses, esclaves de leurs pulsions érotiques et de leurs mœurs libidineuses. Selon d’autres, ils se montraient, tout au contraire, « les plus religieux des hommes ». Au mépris des clichés colportés par cette littérature de propagande, les fouilles menées activement sur tout le territoire étrusque depuis le premier tiers du XIXe siècle ont tenté de dissiper les malentendus dont a été trop souvent victime ce peuple soi-disant « grossier » et « inculte ». Car, à contempler les somptueux trésors exposés tout cet hiver au Musée Maillol, à Paris (vases canopes de Chiusi aux accents étrangement « picassiens », fibules en or dont la finesse des décors en granulation lance un défi à tous les orfèvres de la terre, coupes attiques à figures rouges ornées de scènes on ne peut plus érotiques, statues votives d’éphèbes en terre cuite d’une grâce sensuelle et nonchalante…), les Étrusques furent tout au contraire de prospères commerçants et d’habiles artisans, qui nouèrent des relations étroites avec les Grecs, les Phéniciens, puis les Romains, et absorbèrent, avec un génie incomparable, leurs techniques et leurs productions, voire leur répertoire de mythes et d’images. Mieux, ce furent surtout d’admirables passeurs entre ces prestigieuses cultures, dont ils prisèrent l’art autant que les coutumes. N’héritèrent-ils pas directement des Grecs la pratique du banquet, au cours duquel ils conviaient – comble de l’hérésie pour les auteurs antiques ! – leurs propres épouses ?

Certes, les premiers archéologues « égarés » en terre étrusque sacrifieront davantage à la quête frénétique du bel objet qu’à la reconstitution minutieuse de la tombe et de son contexte. Dirigées par Lucien Bonaparte, prince de Canino, les fouilles menées dès 1828 dans la nécropole de Vulci se concentrent ainsi essentiellement sur ces beaux vases attiques importés de Grèce, qui vont bientôt inonder tous les musées d’Europe : on devine ainsi que les riches princes étrusques raffolaient de ces produits luxueux dont ils garnissaient à foison leurs tombes, tels ces cratères signés du pinceau même du grand Euphronios.

Plus spectaculaires encore seront les découvertes effectuées dans la nécropole de Tarquinia, baptisée fort à propos par Stendhal « le Père-Lachaise » de Corneto. Sous les yeux éblouis des premiers archéologues surgissent ainsi des fresques d’une fraîcheur inouïe mettant en scène, dans des paysages de rêve, des athlètes luttant pour l’éternité, des scènes de chasse et de pêche ou des musiciens jouant de la double flûte face à de riches convives mollement affaissés sur des coussins… On ne se contente pas alors d’admirer ces morceaux de peinture miraculeusement préservés des outrages du temps, on les reproduit ! Dus au pinceau d’artistes tel Carlo Ruspi, ces calques ou aquarelles constitueront parfois les uniques vestiges de fresques condamnées à une détérioration inéluctable. Prosper Mérimée, quant à lui, publie en 1830 Le Vase étrusque, une nouvelle qui enflammera l’imaginaire de tous les amateurs d’art européens…

Des décors d’un raffinement inégalé
Une nécropole va, cependant, livrer un matériel archéologique d’une ampleur insoupçonnée : Cerveteri, l’antique Caere. Le 22 avril 1836, l’archiprêtre Regolini et le général Galassi y découvrent, dans la zone dite « du Sorbo », une tombe ayant miraculeusement échappé aux exactions des nombreux pilleurs qui sévissent dans la région. Son mobilier sera d’une telle richesse (de somptueux bijoux en or côtoient des chefs-d’œuvre venus d’Orient ou décorés de motifs orientaux) que le pape Grégoire VI décide de créer le premier musée étrusque de Rome : ce sera, en 1837, le Musée grégorien du Vatican. Un demi-siècle plus tard, dans le bel écrin d’un palais Renaissance (initialement la villa d’été du pape Jules III), un second établissement verra le jour : la Villa Giulia, véritable « caverne d’Ali Baba » entièrement dévolue à la grandeur du peuple étrusque. Dans son enfilade de salles réaménagées avec un sens réel de la pédagogie, chaque cité y apparaît comme un monde à part entière, fier de son artisanat et de ses spécialités. Véies semble ainsi avoir produit des décors de temples en terre cuite d’une splendeur et d’un raffinement inégalés : datée du VIe siècle avant notre ère, et probablement due au seul artiste étrusque dont le nom nous soit parvenu (un certain Vulca), sa statue d’Apollon est devenue une « icône » étrusque aux yeux des historiens de l’art.

Préneste, quant à elle, était célèbre pour sa production en bronze de miroirs et de cistes (boîtes cylindriques contenant les effets de toilette) dont les parois étaient gravées de scènes d’une finesse exceptionnelle. Cerveteri, enfin, s’illustra comme un centre actif de bucchero (cette fameuse céramique noire aux parois lustrées imitant à merveille les prototypes métalliques), tout en donnant naissance à une école de peinture d’une profonde originalité. Haut en couleur et légèrement sulfureux, un personnage demeure à jamais associé à la découverte de l’antique nécropole : le célèbre marquis Giovanni Pietro Campana, dont la fabuleuse collection d’objets étrusques (provenant en grande partie de ses fouilles menées sur le site même, mais aussi de ses acquisitions faites sur le marché de l’art) entrera au Louvre en 1863, grâce à Napoléon III, qui s’en portera acquéreur. Parmi ces « joyaux », figurent ainsi en bonne place les fameuses plaques peintes qui portent son nom : découverts dans la nécropole de la Banditaccia, soit dans la même zone que le non moins célèbre Sarcophage des époux, ces magnifiques décors sur supports mobiles seront l’un des clous de la grande exposition du Louvre-Lens.

Doit-on reconnaître la patte d’un artiste grec d’Asie Mineure dans ces processions d’élégants personnages au sourire et au profil si caractéristiques ? Selon Laurent Haumesser (qui assure aux côtés de Françoise Gaultier le commissariat de cette ambitieuse exposition), on sait que l’arrivée en Étrurie d’artisans d’Asie Mineure dès la seconde moitié du VIe siècle av. J.-C. a été décisive pour le développement à Cerveteri d’une grande école de peinture de vases, et qu’elle aura des liens étroits avec la production locale de ces fameuses plaques peintes. Ne pouvait-on rêver meilleur exemple de ces contacts et assimilations culturelles au plus haut niveau ?
Aussi complémentaires soit-elles dans leur approche et le choix des objets présentés, ces deux expositions ne sauraient cependant remplacer le choc esthétique né de la visite des nécropoles de Tarquinia et de Cerveteri. Véritable musée de peinture, la première recèle, au sein de ses tombes creusées dans la roche, des scènes d’une rare poésie : jeux funéraires, banquets fastueux, musiciens, acrobates et danseurs, plongeon mystérieux dans l’au-delà qui n’est pas sans rappeler une autre fresque découverte à Paestum, en Italie du Sud. Mais ne nous y trompons pas : ce que notre œil admire comme un reflet fidèle de la société étrusque était vraisemblablement une transposition idéale de ses aspirations et de ses craintes face au dernier voyage…

Un peuple fier de son passé prestigieux
Avec ses voies processionnelles redessinées au début du XXe siècle par le grand archéologue italien Raniero Mengarelli (1865-1943), Cerveteri a, quant à elle, des allures de « Pompéi étrusque ». Peu de sites dégagent, en effet, une telle proximité avec le monde des défunts. Les plus riches d’entre eux reposaient ainsi dans des tumulus de dimension monumentale dont les silhouettes en forme de mamelons inscrivent encore dans le paysage le souvenir de leur grandeur. Les plus modestes se contentaient de tombes en dé disposées régulièrement le long des rues, et dessinant des îlots rectangulaires. Pénétrer au sein d’une de ces architectures funéraires excavées dans le tuf procure une réelle émotion, tant elles offrent un curieux mélange de détails prosaïques (banquettes destinées à recueillir les offrandes) et de séductions visuelles. Mise au jour au cours de l’hiver 1846-1847, la tombe des Reliefs a ainsi conservé intact son splendide décor de stucs peints (des frises pour le moins mystérieuses de casques, jambières et boucliers, mais aussi d’ustensiles de la vie domestique) qui nous plonge au cœur même de l’intimité étrusque. Ultime détail qui donne encore plus de saveur à cette découverte, l’on connaît même le nom de la famille de Cerveteri qui reposait, depuis le IVe siècle avant notre ère, dans les anfractuosités protectrices de sa cité : les Matuna. Sans doute les derniers représentants de cette élite étrusque si fière de son passé prestigieux et de sa vitalité économique, qui allait néanmoins être absorbée, au siècle suivant, au sein de la nouvelle Italie romaine…

Étrusques, un hymne à la vie sous la dir. d’A. M. Moretti Sgubini et F. Boitani, Gallimard/Musée Maillol, 256 p., 39 €.

L’art étrusque, 100 chefs-d’œuvre du Musée du Louvre, F. Gautier, L. Haumesser et K. Chatziefremidou, Somogy/Louvre éditions 224 p., 25 €.

« Les Étrusques et la Méditerranée. La cité de Cerveteri »,

du 5 décembre au 10 mars 2014. Louvre Lens. Tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 18 h. Nocturne le 1er vendredi de chaque mois jusqu’à 22 h. Tarifs : 9 et 8 €. Commissaires : Françoise Gaultier et Laurent Haumesser) (Musée du Louvre) ; Paola Santoro et Vincenzo Bellelli (CNR-ISMA) ; Alfonsina Russo et Rita Cosentino (Biens archéologiques de l’Étrurie méridionale).

« Les Étrusques »,

jusqu’au 9 février 2014. Musée Maillol. Tous les jours de 10 h 30 à 19 h. Le lundi et le vendredi jusqu’à 21 h 30. Tarifs : 13 et 11 €. Commissaires : Anna Maria Moretti Sgubini (Biens archéologiques de l’Étrurie méridionale)et Francesca Boitani (Musée national des Étrusques de la Villa Giulia à Rome). www.museemaillol.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°663 du 1 décembre 2013, avec le titre suivant : Sur les traces des Étrusques

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