Dimanche 17 novembre 2019

Collections

L’important, c’est le Rose

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 17 février 2009 - 944 mots

Les administrateurs de l’université de Brandeis ont décidé de fermer le Rose Art Museum. Et de vendre son importante collection d’art américain des années 1960 et 1970.

WALTHAM - Célèbre pour sa prestigieuse collection d’art américain des années 1960 et 1970, le Rose Art Museum, sis à Waltham (Massachusetts), est contraint de fermer ses portes cet été, à la suite du vote unanime des administrateurs de l’université de Brandeis. Fondé en 1961, le musée universitaire est pourtant financièrement autonome et rentable. Si Brandeis a décidé cette fermeture, c’est tout simplement pour se séparer de la collection, estimée à 350 millions de dollars (environ 272 650 euros), et ainsi renflouer ses caisses. Une solution qui a provoqué un tollé à travers les États-Unis.

Située aux abords de Boston, l’université de Brandeis est un établissement privé dont les moyens financiers dépendent de la générosité de ses bienfaiteurs. Aujourd’hui, l’institution doit faire face à l’érosion de son fonds de dotation coté en Bourse (qui est passé de 712 millions de dollars à 540 millions au cours des six derniers mois). Mais aussi à l’appauvrissement de ses mécènes (parmi lesquels Carl et Ruth Shapiro, dont la fondation aurait perdu 545 millions de dollars dans l’affaire Bernard Madoff) et à une demande accrue de bourses d’études. Le 26 janvier, le conseil d’administration a voté la fermeture du Rose Art Museum, la revente de sa collection, et sa transformation en un centre pédagogique consacré aux beaux-arts, doté d’ateliers et d’un espace d’exposition. Quelques heures plus tard, le président de l’université, Jehuda Reinharz, déclarait au quotidien The Boston Globe : « Le Rose est un bijou. Mais pour l’essentiel, c’est un bijou caché. Il n’attire pas les foules, et pour ce qui est de la plupart des grandes œuvres que nous possédons, nous ne sommes même pas en mesure de les exposer. Nous en avons conclu, en ces temps de récession et de crise financière, que nous n’avions pas le choix. » Ce joyau est riche de 7 200 œuvres signées Willem de Kooning, Jasper Johns, Morris Louis, Helen Frankenthaler, Roy Lichtenstein, Andy Warhol et Nam June Paik, dont 84 % d’entre elles ont rejoint le musée grâce à la générosité de ses donateurs.

Si l’aliénabilité des œuvres est tolérée aux États-Unis, le code d’éthique partagé par les musées stipule que la vente d’une œuvre doit uniquement profiter à un fonds d’acquisition, sous peine de réprimandes infligées par l’Association américaine des musées (AAM) (lire le JdA no 295, 23 janv. 2009, p. 7). La réaction des diverses associations muséales ne s’est donc pas fait attendre. L’Association des musées universitaires s’érige contre la tendance actuelle à faire payer les musées universitaires pour des erreurs qu’ils n’ont pas commises, tandis que le College Art Association reproche le manque de responsabilité et de vision financière des administrateurs de Brandeis.

Michael Rush, directeur du Rose Art Museum, et Jonathan Lee, président du conseil de surveillance, soutenus par des milliers d’étudiants et de professionnels du monde de l’art, sont sous le choc. « Personne au musée, ni son directeur, ni moi-même, ni personne d’autre, n’a été tenu informé ou avait la moindre idée de ce qui se tramait », s’est insurgé Jonathan Lee. Michael Rush est partagé entre la honte et l’horreur : « Personne ne va plus jamais verser de l’argent, encore moins des œuvres d’art, à cette institution ; aucune œuvre provenant d’autres institutions ne lui sera prêtée ; aucun artiste professionnel ni aucun conservateur ne souhaiteront lui être associés et ceux qui resteront ici dans la section artistique seront à jamais identifiés à “l’institution qui a fermé le Rose Museum et vendu sa collection”. »

« Trahison des donateurs »
Une semaine plus tard, le président de l’université est revenu sur ces déclarations, précisant que la réattribution du musée ne signifiait pas la vente intégrale de la collection. S’est-il rendu compte de la baisse actuelle du marché de l’art ? L’a-t-on informé de la perte des 15 % prélevés par l’université sur chaque don fait au musée ? Ce revirement révèle surtout le cynisme de Brandeis. La doyenne, Marty Krauss, a ainsi indiqué que l’université ne pouvait continuer à se sentir pieds et poings liés par un code d’éthique qui l’empêchait de disposer de sa collection comme bon lui semblait. Avec la disparition du musée s’évanouissent les obligations morales… et la collection se transforme en tirelire. Gage de « liberté », cette fermeture a toutefois ses limites. Comme l’AAM le souligne, « cette vente est également une trahison des donateurs, qui ont généreusement fait don d’œuvres pour en faire bénéficier les étudiants et le public et non pour régler des factures (1) ».

Nombre de donateurs précisent qu’ils n’auraient jamais fait de dons s’ils avaient su ce que l’université était susceptible de faire. Parmi eux figure Lois Foster, veuve de Henry Foster, qui a versé 5 millions dollars au musée pour la création d’une nouvelle aile portant le nom de son épouse. Pour l’heure, le bureau du procureur général du Massachusetts doit passer en revue chaque accord passé entre le musée et ses bienfaiteurs pour déterminer la légalité d’une vente éventuelle. Que faire, par exemple, de l’argent spécifiquement versé au musée, ou des œuvres données à condition qu’elles soient exposées ? Répondant aux reproches pour avoir omis de consulter les équipes du musée, le corps professoral et les étudiants, Jehuda Reinharz s’est contenté de citer Barack Obama : « Je me suis planté. »

(1) Le musée avait déjà défrayé la chronique en 1991 en se séparant d’une quinzaine de tableaux (Daumier, Toulouse-Lautrec, Renoir et Vuillard) chez Christie’s, dans le but de rendre le musée financièrement autonome, mais à l’époque avec l’accord des donateurs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°297 du 20 février 2009, avec le titre suivant : L’important, c’est le Rose

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