Dimanche 21 octobre 2018

L’archéologie, une affaire d’États

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 21 novembre 2016 - 1916 mots

Le Louvre-Lens présente actuellement une grande exposition sur la Mésopotamie, tandis que le Grand Palais invite gratuitement les visiteurs à (re)découvrir les sites menacés du Moyen-Orient. En quoi ces événements sont-ils, aussi, politiques ?

Ebih-II, en prière, continue de sourire malgré le saccage de sa cité natale, et toise de son regard bleu les visiteurs du Louvre-Lens. Cette statuette de l’ancienne Mari, dans l’actuelle Syrie, exhumée lors des fouilles menées en 1933 par l’archéologue français André Parrot et conservée au Louvre, constitue l’un des chefs-d’œuvre de l’exposition « L’histoire commence en Mésopotamie » au musée de Lens. Depuis le début de la guerre, le site de Mari, situé aux confins de l’ancienne Mésopotamie, à la frontière de l’Irak, a été dévasté par les pillages. L’exposition où la sculpture est présentée a été annoncée le 25 août 2015 par le président de la République. « Nous devons agir », déclarait-il. Palmyre était alors aux mains de Daech, qui venait de détruire le temple de Baalshamin et de décapiter Khaled al-Assaad, l’ancien chef des Antiquités de la ville, âgé de 82 ans.

Ce jour-là, François Hollande confiait au président du Louvre, Jean-Luc Martinez, une mission sur la protection des biens culturels dans les conflits armés. Son rapport a été présenté à l’Unesco en novembre 2015, et devant le G7 et l’Onu en 2016. Dans le cadre de ce rapport, le Louvre présente aujourd’hui à Lens cette grande exposition sur la Mésopotamie, au moment où se tient au Grand Palais une exposition « Sites éternels. De Bâmiyân à Palmyre, voyage au cœur des sites du patrimoine universel ». Une exposition politique donc ? Sans doute, à bien des égards. « Les musées, les expositions participent à la vie politique d’une nation : à travers eux, les gens se reconnaissent comme appartenant à une communauté », explique Jean-Luc Martinez.

Une affaire diplomatique dès le XIXe siècle


De fait, l’archéologie n’est pas seulement une affaire de culture : elle est bel et bien une façon de se positionner sur l’échiquier politique. Cela d’autant plus que l’archéologie a acquis dans le conflit syrien un statut de véritable arme de guerre. Le groupe islamiste Daech, en détruisant le patrimoine syrien et en exterminant les professionnels de la culture, attaque frontalement l’Occident. Et les puissances occidentales impliquées dans la guerre lui répondent en la mettant en scène. Ainsi, la Russie, pour mettre un coup de projecteur sur son action aux côtés de l’armée syrienne dans la libération de Palmyre, a célébré sa victoire par un concert classique dans le théâtre de la cité antique, relayé par les médias du monde entier. Coup de communication génial ou acte politique ? Un peu des deux sans doute. Car en utilisant ce soft power, la Russie signifie aux yeux du monde non seulement la victoire de la culture sur la barbarie dans ce même théâtre où Daech mettait en scène des assassinats, mais elle proclame aussi sa participation à la reconstruction du site aux côtés des forces loyalistes, notamment en encadrant son déminage.

De même, l’exposition du Louvre-Lens relève non seulement de la culture, mais aussi de l’affirmation d’une volonté politique de la France de prendre le leadership dans la protection du patrimoine menacé par les guerres du Moyen-Orient. D’autant plus que l’archéologie a eu pour la France en Syrie une dimension diplomatique dès le XVIIIe siècle. Les premiers archéologues ont été des diplomates. « Eux seuls pouvaient obtenir de l’Empire ottoman l’autorisation d’explorer ses terres, et de fouiller des sites pour retrouver les cités bibliques. C’est ainsi que le premier musée assyrien a été créé par la France en 1847, suite aux fouilles sur le site de Khorsabad du consul de France à Mossoul Paul-Émile Botta. En vertu du principe de partage de fouilles, des pièces d’une grande importance ont été ramenées en France et sont aujourd’hui exposées au Louvre », explique Jean-Luc Martinez. En 1920, à la suite du démantèlement de l’Empire ottoman, la France devient officiellement puissance mandataire en Syrie et au Liban. Soucieuse d’affirmer la légitimité de sa présence, elle met en valeur le patrimoine culturel, historique et archéologique.

Ainsi, dans les années 1930, c’est un archéologue français, directeur des Antiquités de Syrie et du Liban pendant le mandat, Henri Seyrig, qui crée le Musée de Palmyre et met en valeur les vestiges du site archéologique, restaurant l’arc de Palmyre et dégageant tout un village arabe qui s’était logé dans le temple de Bêl. Si les archéologues syriens ont pris peu à peu le relais au moment de l’indépendance en 1945, leurs élites ont continué d’être formées en France, et les missions archéologiques françaises ont maintenu une présence importante dans le pays.

La culture, otage des relations entre la France et la Syrie

Aujourd’hui encore, l’archéologie française dépend non pas du ministère de la Culture… mais de celui des Affaires étrangères. En 2011, à la suite de la rupture diplomatique entre la France et la Syrie, les missions archéologiques ont été suspendues. « En tant qu’archéologues, nous dépendons de la politique française : il nous est désormais interdit de mettre un pied sur le sol syrien », souligne l’archéologue Pierre Leriche, responsable des fouilles franco-syriennes d’Europos-Doura. « Le ministère des Affaires étrangères n’en reste pas moins très attentif au lien historique qui unit la France et la Syrie », avance l’archéologue.

Car l’archéologie constitue bel et bien entre la France et la Syrie une affaire d’État, particulièrement sensible depuis le début du conflit. « Je n’ai pas été contacté, ni même informé de l’exposition du Louvre… pas même pour mon expertise scientifique », regrette le directeur de la DGAM (direction générale des antiquités et des musées en Syrie), Maamoun Abdulkarim, lui-même professeur en archéologie, formé en France. La DGAM n’a pas non plus été consultée dans le cadre du rapport sur la protection du patrimoine dans les conflits armés demandé par François Hollande. Et ce, malgré son action décisive sur le terrain pour protéger ce qui pouvait l’être : près de 300 000 objets d’art, c’est-à-dire 99 % des œuvres des grands musées syriens, ont été évacués, mis à l’abri et inventoriés par ses équipes. « Les relations diplomatiques avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou l’Italie sont rompues également… mais cette rupture ne s’étend pas à la culture. Je suis reçu officiellement par ces pays dans le cadre d’expositions. Et j’ai reçu en novembre une délégation tchèque pour œuvrer ensemble pour la protection du patrimoine », observe Maamoun Abdulkarim, qui n’a pas non plus été convié au colloque international organisé au Louvre Abu Dhabi en décembre 2016 pour la protection du patrimoine dans les conflits armés et sa reconstruction. Un parti pris politique de la France, donc, que le président du Louvre ne peut évidemment pas commenter. « Nos collègues syriens ont un travail à faire sur le terrain national. Nous nous positionnons sur le plan international, en préparant l’après-guerre », explique-t-il cependant.

L’après-guerre ? Il se joue et se noue en effet actuellement aussi au niveau culturel, la France continuant à parier sur la cohérence avec sa position de départ par rapport au gouvernement syrien, malgré l’islamisation progressive des groupes rebelles. Quitte à risquer des situations de blocage dans les relations culturelles à long terme. En témoigne notamment la rupture du dialogue officiel entre la DGAM et l’Institut du monde arabe (IMA), inauguré en 1987 à Paris et soutenu par le ministère des Affaires étrangères et les pays de la Ligue arabe pour promouvoir la langue et la culture arabes. « Depuis quelques mois, je suis inquiété par une procédure juridique à mon encontre parce que l’Institut du monde arabe refuse de me répondre officiellement concernant vingt-trois œuvres syriennes en dépôt, qui devaient être rendues en 2014 », explique Maamoun Abdulkarim. « Nous ne reconnaissons plus le gouvernement syrien actuel : comment donc rendre ces pièces, et à qui ? », interroge Julien Chenivesse, conseiller diplomatique du président de l’Ima – même si, nuance, Éric Delpont, directeur du département du musée, qui pointe quant à lui une question d’assurance et de transport, liée à une directive européenne, « les œuvres ne sont pas chez nous en otage ». En attendant, la langue officielle de la DGAM, qui était restée le français jusqu’en 2016, est devenue l’anglais, « notamment à cause de ce litige avec l’Ima », regrette Maamoun Abdulkarim.

Des mesures positives

Une ligne rouge aurait-elle ainsi été franchie ? Peut-être. Mais à travers le rapport réalisé par le président du Louvre, l’exposition sur la Mésopotamie et le colloque d’Abu Dhabi, la France manifeste également son souci pour le patrimoine d’un pays avec lequel elle a tissé dans le passé des liens culturels forts. « La France ne s’est-elle pas rendu compte qu’elle était allée trop loin… et n’amorce-t-elle pas ainsi une reprise d’un certain dialogue ? A-t-on le droit en effet d’ignorer ce qui se fait en Orient ? », interroge l’archéologue Pierre Leriche. « Ces actions vont dans le bon sens », poursuit quant à lui l’archéologue Stéphane Verger, directeur d’études à l’École pratique des hautes études. « Jean-Luc Martinez, en tant que président du Louvre, dépend du ministère de la Culture, ce qui lui donne une certaine indépendance par rapport au ministère des Affaires étrangères. Le rapport sur la protection du patrimoine qu’il a présenté, ainsi que l’exposition sur la Mésopotamie, permet une réflexion globale sur les mesures à prendre pour protéger les sites et les œuvres menacés… tout en permettant à la France de se positionner comme protectrice du patrimoine. » Et Maamoun Abdulkarim le concède : « Toutes ces initiatives en faveur du patrimoine irakien et syrien sont positives. »
D’autant plus que, parallèlement à l’exposition sur la Mésopotamie, se tient au Grand Palais l’exposition « Sites éternels. De Bâmiyân à Palmyre, voyage au cœur des sites du patrimoine universel », organisée par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais et le Musée du Louvre, en collaboration avec Iconem, société d’imagerie 3D pour la préservation du patrimoine en danger. Son but : faire (re)découvrir au grand public les grands sites archéologiques menacés par les conflits en Afghanistan et au Moyen-Orient. Le Français Yves Ubelmann, cofondateur d’Iconem, a fait partie de la première équipe scientifique à étudier les destructions de Palmyre après sa libération, et collabore étroitement avec la DGAM pour la numérisation et la restauration des sites syriens endommagés ou menacés. « La politique s’empare du patrimoine, mais nous refusons de jouer sur ce terrain, qui n’est pas le nôtre. Nous veillons à ce que notre action ait la dimension la plus apolitique possible : nous nous sommes donné pour mission la préservation des connaissances et de la mémoire », explique-t-il.

Son action – qu’il n’aurait « jamais pu mener en étant fonctionnaire », reconnaît-il – est par ailleurs mise en valeur sur le site du gouvernement français (gouvernement.fr). Yves Ubelmann, en vertu de son expertise scientifique, est d’ailleurs invité au colloque organisé en décembre 2016 au Louvre Abu Dhabi, où sera présenté un fonds de dotation pour la restauration du patrimoine détruit. Un atout politique pour la France ? Sans doute. « Étant donné la dégradation des relations culturelles officielles entre la France et la Syrie, je ne sais pas dans quelles conditions les archéologues français pourront revenir en Syrie quand la paix sera revenue », s’inquiète Maamoun Abdulkarim. À moins que le souci de la France pour le patrimoine syrien, la préservation de relations amicales personnelles des archéologues syriens et français et des actions individuelles comme celles d’Iconem ne portent un jour un fruit sur le terrain diplomatique.

« L’histoire commence en Mésopotamie »

Jusqu’au 23 janvier 2017. Musée du Louvre-Lens, 99, rue Paul-Bert, Lens (62). Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h. Tarifs : 5 et 10 €. Commissaire : Ariane Thomas. www.louvrelens.fr

« De Bâmiyân à Palmyre, voyage au cœur des sites du patrimoine universel »

Du 14 décembre 2017 au 14 janvier 2018. Grand Palais, Galerie sud-est, avenue Winston Churchill, Paris-8e. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h, nocturne le mercredi jusqu’à 22 h. Entrée gratuite. Commissaires : Jean-Luc Martinez, Yannick Lintz, Marielle Pic. www.grandpalais.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°696 du 1 décembre 2016, avec le titre suivant : L’archéologie, une affaire d’États

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