Mercredi 11 décembre 2019

La Corse : Cap culture

Par Christian Simenc · L'ŒIL

Le 21 décembre 2011 - 1269 mots

Plus visitée pour ses paysages que pour ses institutions, la Corse possède pourtant des lieux de premier choix. « En Corse, il y a toujours un musée sur votre chemin », vantait dernièrement l’île auprès de ses touristes. Vérification…

Il y a mille façons de découvrir la Corse. Prenez une carte géographique et réfléchissez : la tête ou les jambes ? La diagonale qui file du nord-ouest au sud-est est assurément « les jambes ». Celle qui s’étire du sud-ouest au nord-est pourrait être « la tête ». La première est célèbre et requiert quinze jours de marche. La seconde ne demande qu’à l’être et s’effectue par la route, lors d’un week-end prolongé. La première, qui va de Calvi à Porto-Vecchio, calque le parcours du mythique sentier GR 20. La seconde, d’Ajaccio à Bastia, correspond à la ligne d’implantation des structures artistiques majeures de l’île de Beauté. Optons pour la « randonnée » culturelle : trois jours trois villes, Ajaccio, Corte et Bastia. En clair : un périple de 150 kilomètres, par la N193, avec l’étape cortenaise quasi à mi-chemin.

D’Ajaccio à Corte
À Ajaccio, face à la gare maritime, se dresse une majestueuse bâtisse au style classique et au ton ocre : le Musée des beaux-arts, plus connu sous le nom de « Palais Fesch », car construit sur l’ordre du cardinal Fesch, oncle maternel de Napoléon Ier et grand amateur d’art. Érigé entre 1827 et 1868, l’édifice déploie, sur cinq niveaux, des enfilades de salles séparées longitudinalement par une grande galerie dans laquelle sont accrochés les plus grands formats. Outre des œuvres des écoles flamande, hollandaise, germanique, française et espagnole, le musée se vante de ne posséder rien de moins que « la plus grande collection de peintures italiennes du XIVe siècle au XIXe siècle des musées français, après celle du Louvre », dont une pièce phare, La Vierge à l’Enfant soutenu par un ange, une œuvre de jeunesse signée… Botticelli.

La N193 entre Ajaccio et Corte est une route de montagne sinueuse à souhait. Elle danse d’abord avec la rivière Gravona, puis la quitte subitement au col de Vizzavona pour filer vers Corte. Peu après Vivario, un superbe ouvrage d’art perfore le paysage de part en part : le pont du Vecchio de Gustave Eiffel. De prime abord, Corte se distingue par son château haut perché puis, juste en dessous, par sa citadelle, seule des six citadelles corses à être construite à l’intérieur des terres. Celle-ci se compose de fortifications des XVe et XVIIIe siècles et de deux casernes du XIXe siècle.

Ouvert en 1997, le Museu di a Corsica, autrement dit « Musée de la Corse », est installé dans la caserne Serrurier. Dans son prolongement, l’architecte italien Andrea Bruno – également auteur de la transformation du Castello di Rivoli de Turin en musée d’art contemporain – a ajouté une aile de verre et de béton qu’on dirait littéralement blottie dans la roche. Les collections permanentes s’articulent autour des arts et traditions populaires corses.En sortant dudit musée, il suffit de traverser la place oblongue qui lui fait face pour trouver, un brin cachée sous un porche, l’entrée du Fonds régional d’art contemporain-Corse (Frac). Ce dernier a trouvé ses aises dans le second édifice militaire de la citadelle, la caserne Padoue, laquelle s’ouvre sur une splendide esplanade avec en toile de fond le relief de la Haute-Corse. Inauguré en juin dernier, le Frac « nouveau » a rouvert ses portes après dix ans de fermeture forcée. Ses salles ont été entièrement rénovées par l’agence d’architecture Siz’-Ix : minuscules mais lumineuses à l’est, souterraines mais spacieuses à l’ouest. Les œuvres, elles, dialoguent sur des thèmes relatifs à l’art et à la nature.

De Bastia à Morsiglia
Pour rallier Bastia, il faut reprendre la N193 et zigzaguer jusqu’à Casamozza, puis longer le littoral plein nord. À Bastia, le visiteur sera séduit par le patrimoine baroque, caractéristique de l’époque faste de la domination génoise. Ainsi, la cathédrale Sainte-Marie abrite un intérieur luxueusement décoré et une étonnante collection d’ostensoirs. Non loin, l’oratoire de la confrérie de la Sainte-Croix arbore un curieux foisonnement de styles et une remarquable chapelle aux caissons peints. Planté sur un promontoire rocheux surplombant le vieux port, le Musée de Bastia, lui, est l’ancien palais des gouverneurs génois. Il évoque à travers ses collections l’histoire de la ville, du point de vue urbanistique, social et artistique. Blotti sur le toit du musée, un splendide jardin offre un panorama imprenable sur la cité.

Les plus téméraires pousseront vers le nord par la D80, jusqu’au Cap Corse. À Meria, il faut bifurquer à gauche et prendre la splendide D35 : 12 kilomètres de virages à perte de vue, où l’on roule au pas. Au fil de la route se détachent les ruines d’anciens moulins à vent. Le jour, c’est le royaume des chèvres à longs poils, la nuit celui des renards et des hiboux. Juché dans la montagne, Morsiglia est un minuscule village de 140 habitants dont l’église du couvent accueille, depuis la fin des années 1990, une Biennale d’art contemporain. Dans sa nef aux dimensions impressionnantes – 42 m de long sur 18 m de large –, s’est déployée, en 2007, une installation de l’Anglais Richard Long, A Pipe Maker’s Wood Line, longue « ligne » posée à même le sol et conçue à partir des déchets de bruyère d’un fabricant de pipes corse. L’an passé, l’Italien Claudio Parmiggiani y a carrément fait entrer un bateau entier, certes découpé en tranches. Naufrage avec spectateur était une œuvre d’une intense beauté, échouée au cœur de l’une des contrées parmi les plus sauvages de l’île.

Le Musée de Bastia
Le Musée d’art et d’histoire de Bastia s’oriente autour de trois axes majeurs : l’urbanisme, le poids politique, social et économique de la ville, enfin sa richesse intellectuelle et artistique. Le visiteur découvre, entre autres, un plan-relief au 1/600 – conçu en 2010 – qui montre le port et les fortifications, des reconstitutions d’intérieurs de maisons de notables du XVIIe siècle, ainsi que les portraits des principaux capitaines d’industrie corses au XIXe siècle.
www.musee-bastia.com

Le Musée de la Corse à Corte
Ouvert en 1997, le musée régional d’anthropologie traite de la Corse traditionnelle – société, économie et culture –, mais aussi des changements qui ont dessiné l’île d’aujourd’hui. Le fonds permanent se compose d’une collection d’objets d’arts et traditions populaires, riche d’environ 3 000 pièces ou ensembles de pièces, dont un remarquable corpus cartographique de 350 documents.
www.musee-corse.com

Le Palais Fesch à Ajaccio
Les collections du Musée des beaux-arts d’Ajaccio sont constituées, en grande partie, du legs du cardinal Joseph Fesch, soit près d’un millier d’œuvres – peintures, dessins, gravures – qui constituent le fonds principal du musée. On retrouve des peintures italiennes du XIVe siècle au XIXe siècle – un grand nombre de paysages et « le plus exceptionnel ensemble de natures mortes visible en France » –, une galerie de portraits de la famille napoléonienne, ainsi que des pièces des chefs de file de la peinture corse.
www.musee-fesch.com

Le Frac Corse, à Corte
En juin 2011, après dix ans de fermeture, le Fonds régional d’art contemporain a rouvert ses portes dans des locaux réaménagés par l’agence Siz’-Ix. Surface utile : 300 m2. Coût des travaux : 1 million d’euros. La collection, qui se compose aujourd’hui de quelque 400 pièces, comprend, entre autres, des artistes comme Jean-Marc Bustamante, Franz West, Daniel Spoerri, Gabriel Orozco, Boris Achour, Étienne Bossut… Elle fait écho aux relations entre art et nature et, plus généralement, aux questions environnementales, ainsi qu’à une approche critique des notions de territoires et d’identité.
Rens. : 04 95 46 22 18

L’exposition Gaël Peltier au Frac

Ne jamais se fier aux apparences ! C’est en tout cas ce qui ressort de l’exposition de Gaël Peltier, né en 1972. Confronté à ERDREM, une petite porte en bois peint posée sur le sol, à Panégyrique pylorique, une bouteille de soda, à deux sacs-poubelle bleus bien remplis, Les Cosses, ou à We are the People, une veste sur un cintre portant un badge « Nixon il capo », le public peut éprouver quelques difficultés à trouver des points de repère. Propos entendus dans l’exposition : « Je ne trouve pas que cela soit cohérent », ou : « On a du mal à percevoir »… Mais ces spectateurs n’avaient sans doute pas encore vu La Conjuration, un film de 58 minutes projeté dans une autre salle. Il apporte en effet quelques lumières sur les postures et la philosophie de cet artiste féru de cinéma et de boxe. Qu’il s’agisse de dispositions d’objets, de vidéos, de peintures ou de photographies, Peltier aime faire référence au film noir. Ainsi, l’exposition porte le titre d’un film de Don Siegel réalisé en 1956 : Invasion of the Body Snatchers. La grande affaire semble donc bien de brouiller les pistes. Pourquoi pas ? Le film La Conjuration, une suite de séquences vidéo où l’artiste ne cesse de se métamorphoser tout en raillant le microcosme de l’art contemporain, les brouille particulièrement bien. Des discours totalement plats, d’une banalité confondante, alternent avec des interventions caustiques ou acrimonieuses. Libre au spectateur d’entendre comme il le désire une assertion telle que : « Aujourd’hui nous avons cette génération d’artistes qui prétendent mordre et qui ne font qu’aboyer. »

« The Body Snatcher de Gaël Peltier », Frac Corse à Corte (20), jusqu’au 6 février 2012,www.corse.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°642 du 1 janvier 2012, avec le titre suivant : La Corse : Cap culture

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque