Dimanche 25 juillet 2021

Musée - États-Unis

Au Philadelphia Museum of Art, la révolution tranquille de Gehry

PHILADELPHIE / ÉTATS-UNIS

L’architecte américano-canadien, Frank Gehry, signe une refonte discrète mais réussie d’une partie des espaces d’accueil et d’exposition du Musée d’art de Philadelphie.

Lenfest Hall du Philadelphia Museum of Art. © Gehry Partners, LLP and KX-L
Lenfest Hall du Philadelphia Museum of Art.
© Gehry Partners, LLP and KX-L

Philadelphie (États-Unis). « Ce serait un vrai défi que de faire quelque chose qui soit pratiquement invisible mais qui soit, en fait, spectaculaire », expliquait l’architecte Frank Gehry en 2006 au New York Times , alors qu’il venait d’accepter de concevoir les nouveaux espaces du Philadelphia Museum of Art. Une partie de ce grand projet de refonte et d’extension du musée a été inaugurée le 7 mai dernier. Si le résultat n’est pas encore « spectaculaire », il est à tout le moins réussi et inattendu.

Avec plus de 240 000 œuvres dans sa collection, 800 000 visiteurs annuels et la plus grande collection d’œuvres de Marcel Duchamp au monde, le Philadelphia Museum of Art compte parmi les géants du paysage culturel américain. Dans son bâtiment de 1928 au style néo-grec appuyé, il commençait à se trouver un peu à l’étroit. Frank Gehry a donc reçu pour mission de rénover certaines parties de l’édifice, de redistribuer les espaces d’accueil et d’augmenter la superficie des galeries d’exposition. Au total, ce sont près de 8 400 m2 de nouveaux halls, de nouveaux escaliers et de nouvelles salles qui viennent d’être inaugurés, concluant la deuxième phase du chantier entamé il y a quinze ans.

À première vue, le pari de l’invisibilité semble tenu. À Philadelphie, pas de grandes voiles en acier inoxydable comme à la Fondation Vuitton, ni de polyèdres métalliques comme au Guggenheim de Bilbao ou au Disney Concert Hall de Los Angeles. L’architecte de 92 ans, cette fois-ci, n’est pas intervenu sur l’aspect extérieur du musée. Mais, promet-il, « l’expérience des visiteurs sera aussi impressionnante qu’à Bilbao. Ils ne s’en rendront pas compte depuis l’extérieur, mais une fois à l’intérieur, ils seront saisis par le choc ! »

Le charme discret de Kasota

« C’est un changement radical » , commente Barry Bergdoll, qui semble bien « saisi par le choc » à peine entré dans le vestibule ouest rénové, l’accès principal du musée. Professeur d’histoire de l’architecture à l’université Columbia, président du Center for Architecture et membre du jury du prix Pritzker, il a grandi dans la banlieue de Philadelphie et connaît bien les lieux : « Je me souviens du grand guichet central conçu par Robert Venturi et Denise Scott Brown, en 1989. » Celui-ci a été retiré pour dégager le volume du grand hall d’accueil.

Le plafond à caisson a été entièrement repeint en blanc et l’éclairage, retravaillé, met en valeur le beige clair de la pierre de Kasota, ce calcaire du Minnesota dont est fait l’ensemble du bâtiment. Le grand mur du fond, que couvrait depuis 30 ans la grande tapisserie Un Champ de blé par un après-midi d’été de Marc Chagall (1942), a été abattu. À l’arrière-plan de ce hall situé entre deux étages, on distingue désormais d’un coup d’œil, derrière trois grandes ouvertures, à la fois le vestibule du grand escalier au premier étage et, au rez-de-chaussée, le Williams Forum, tout nouvel espace créé par Gehry à l’emplacement d’un ancien auditorium. « Gehry ouvre toute la complexité de l’espace, explique Barry Bergdoll, C’est beaucoup plus simple désormais de comprendre comment fonctionne l’architecture originale du musée, celle des années 1920. »

Gehry ne cache d’ailleurs pas son admiration pour le bâtiment d’origine : « Les architectes brillants qui nous ont précédés ont conçu une architecture forte et intelligente que nous avons essayé de respecter et, parfois même, d’accentuer. » Cela est particulièrement visible dans le nouveau forum, vaste salle creusée dans le rocher sur lequel est assis le musée : intégralement revêtu de pierre de Kasota, il s’intègre parfaitement à l’ensemble historique. Prévu pour accueillir des performances, des événements et des programmes éducatifs, il est le cœur du projet de Gehry. On y descend depuis le vestibule ouest par un escalier à double lacet, également en pierre de Kasota, qui se détache discrètement du mur sur lequel il prend appui.

Tout le bâtiment historique est désormais accessible

« On voit dans cet espace un peu de la pyramide du Louvre » , commente Barry Bergdoll. Le parallèle est d’autant plus juste que le forum est le point de départ de nouvelles circulations qui donnent accès, par en dessous, aux trois ailes du musée. Au nord et au sud, Gehry a eu « l’idée géniale » de convertir d’anciens souterrains de service en espaces muséaux et de rouvrir au public l’ancienne entrée nord du bâtiment : « C’est extraordinaire » , nous confie Barry Bergdoll, « c’était à la fois une entrée pour le public et une entrée de service : je me souviens de ces galeries remplies d’objets entassés avant qu’elles soient finalement fermées dans les années 1970. C’est une renaissance ! » Au-dessus de ces deux galeries, Gehry a aménagé de nouveaux espaces d’exposition, d’une grande simplicité, pour l’art américain et l’art contemporain.

« C’est un choix inattendu de la part du musée, qu’il faut saluer », explique, conquis, l’architecte William S. Ryall qui possède une agence à Manhattan, « ils ont compris que Gehry travaillait très bien dans un contexte historique fort alors qu’il est plus connu pour son formalisme très expressif » . Le projet de Gehry, qui a déjà coûté 233 millions de dollars (191 M€) jusqu’ici, doit se prolonger par l’excavation de nouveaux espaces sous la terrasse est, pour ouvrir le musée vers la ville depuis le forum. L’inauguration définitive est prévue pour 2028.

Entrée nord du musée, réouverte au public après des décennies de fermeture. © Hall + Merrick Photographers/Philadelphia Museum of Art, 2021
Entrée nord du musée, réouverte au public après des décennies de fermeture.
© Hall + Merrick Photographers / Philadelphia Museum of Art, 2021

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°570 du 25 juin 2021, avec le titre suivant : Au Philadelphia Museum of Art, la révolution tranquille de Gehry

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