Vendredi 19 octobre 2018

New York contemporain de Chelsea au Meat Market (part II)

Par Sophie Schmit · L'ŒIL

Le 1 mai 2001 - 1685 mots

New York capitale de l’art contemporain : et si l’idée était un peu dépassée ? Après tout, Berlin redevient (presque) le cœur de l’Europe, Londres a son quartier des docks et Paris sa rue Louise Weiss.

Pourtant, quelques jours à naviguer à travers un monde toujours plus neuf, formidable melting pot où artistes, milliardaires, yuppies et galeristes branchés se croisent dans des ateliers de rêve ou des restaurants qui naissent à chaque instant suffisent amplement à s’en convaincre : plus New York que New York, ça n’existe pas. Une balade dans le New York de l’art contemporain est peut-être la meilleure façon de voir New York aujourd’hui, puisque, versatile et capricieux, l’art de notre temps joue à saute-mouton de quartiers en quartiers à travers toute la ville. Tout commence à Chelsea où le cœur d’un certain New York bat ses rythmes les plus endiablés. Il y a quatre ans, Chelsea était un quartier de vieux et magnifiques garages, tout droit sortis d’un film des années 50. On y venait pour ses marchés aux Puces du dimanche, installés sur des parkings de la 6e Avenue, entre la 24e et la 26e rue, où l’on trouve encore tout et n’importe quoi, avec en prime, des colonies de brocanteurs débarqués de Russie, pour qui un dollar vaut tous les roubles de la planète.

Au Chelsea Hotel avec Andy Warhol et les Sex Pistols
A Chelsea, il y avait aussi le mythique Chelsea Hotel, fréquenté par Mark Twain et Willem de Kooning. Andy Warhol y tourna Chelsea Girls et le bassiste des Sex Pistols, rubrique faits-divers, y assassina sa fiancée. Quelques artistes sentant le vent venir ont commencé à s’installer là, comme Bernar Venet, le sculpteur français, créant son œuvre puissante et poétique dans sa sublime maison-atelier face au Troisième cimetière juif et à un parking. Mais Chelsea est aujourd’hui beaucoup plus. En prenant la 23e rue vers l’Ouest, après les immeubles et maisons, se profile peu à peu un autre Chelsea : quartier désolé, grandes artères vides dans une grisaille parfois relevée d’une inoubliable tempête de neige. Les garages et les entrepôts monumentaux laissent peu à peu la place aux galeries d’art. C’est là que Chelsea devient vraiment Chelsea. Flânons un moment le long de ces sept rues parallèles (de la 20e à la 26e rue), entre la 10e et la 11e Avenue.

On découvre les nouvelles photographies de Nan Goldin chez Matthew Marks qui a été l’un des premiers à s’installer ici avec une, puis deux galeries. Puis on passe chez Paula Cooper, la prêtresse de l’art minimal qui habite le quartier depuis 15 ans et occupe la plus belle des galeries. Le premier étage, tout en briques et charpentes de bois, abrite d’admirables bibliothèques dédiées à l’art. On dirait d’ailleurs que c’est une véritable parade de bureaux-bibliothèques que présentent les grandes galeries de Chelsea, sagement alignées les unes à côté des autres. A croire qu’au-delà des œuvres, c’est le cadre qui compte le plus. Le jeune Français Lucien Terras, et son partenaire D’Amelio présentent quelques-uns des aspects les plus sensibles de la jeune création internationale. L’art contemporain s’affiche dans les très grandes galeries Metro Pictures, Andrea Rosen ou Barabara Gladstone... Et bien sûr celle de Pat Hearn, récemment disparue, l’égérie de Warhol à qui l’Armory Show 2001 vient de rendre hommage.

Dans la foulée du Dia Center
A la suite des précurseurs, les mammouths de l’art ont bien été obligés de descendre d’UpTown ou de remonter de SoHO. Ainsi est arrivée la Miller Gallery (et ses sculptures de Johan Creten) mais aussi la Gagosian Gallery et ses mégas expositions présentant les œuvres  «médico-aquatico-aseptisées » de Damien Hirst ou la sensible et tout aussi monumentale installation d’Alighiero e Boetti. Mais tous ont été précédés par le Dia Center for the Arts. Son nom, tiré du grec, dit bien sa vocation : un « intermédiaire » entre les projets d’artistes les plus extraordinaires et les institutions culturelles. Quand le Dia a cherché un lieu, son directeur Michael Govan a choisi un entrepôt de la 22e rue, offrant aux artistes la possibilité de développer leurs projets sur un étage entier d’un building qui en compte quatre. L’inauguration eut lieu en 1987.

Inoubliable dès lors, l’installation de Juan Muñoz, restructurant l’espace en cité moyenâgeuse peuplée de ses habitants en terre cuite ou encore les sculptures elliptiques de Richard Serra, récemment achetées par la fondation pour son futur musée de Beacon (Etat de New York). Cette année, le bâtiment de la 22e rue bourdonne (en silence) avec les abeilles sur fond de kaléidoscope de Diana Thater, tandis que les compositions à quatre mains du Canadien Rodney Graham et de l’Américain Bruce Nauman explorent à l’étage inférieur le mythe du lonely cow-boy. De l’autre côté de la rue, le Belge Panamarenko essaye encore une fois de faire voler les féeriques machines que Léonard de Vinci n’aurait pas désavouées. Et puis, en permanence, les chefs-d’œuvre du Dia : sur le toit, l’architecture transparente de Dan Graham.

Dans la cage d’escalier, les tubes fluorescents de Dan Flavin qui transforment le bâtiment en une œuvre d’art total et minimal. Enfin, sur le trottoir, les jeunes chênes de Joseph Beuys ponctués de rocs se poursuivent vers l’infini. Si le Dia a choisi cet espace côtoyant l’Hudson River et ses énormes centres sportifs, c’est pour une certaine qualité de lumière propre à Chelsea : l’eau, le ciel, les larges rues vides... Et si les galeristes ont suivi, c’est aussi parce que, contrairement aux lofts de SoHO, ici tout est de plain-pied, vaste, ouvert, accessible. Dans la foulée, des bistrots ont ouvert leurs portes. D’abord l’Empire Diner, sorte de bateau d’aluminium qui se serait amarré à l’angle de la 10e Avenue et de la 22e rue, où se rencontrent galeristes, clients et artistes comme Zoe Leonard. On peut préférer, plus intime, le jardin intérieur de son voisin l’Italien Bottino ou, plus au Nord, le Gavin Brow Enterprise, un « concept » mêlant bar, restaurant, boîte de nuit et galerie. « C’est là qu’on doit aller pour être vu », affirme-t-on. Et l’artiste Elizabeth Payton ou le plasticien Lawrence Wiener, rencontrés là, sont sûrement de cet avis.

Vers le Sud, jusqu’au Meat Market
Mais descendons jusqu’au Meat Market de la 14e rue. Un déjeuner au Pastis (dont le propriétaire est le même que le Balthazar, dans SoHO) s’impose. « Bruyant mais toujours aussi sympa », rappelle Lamy en s’extasiant sur la beauté des mannequins. Alexandre de B., le Parisien new-yorkais hyper-branché devenu l’ordonnateur incontournable des fêtes et des défilés de mode in, prévient pourtant que The Park, à hauteur de la 10e Avenue et de la 17e rue, sera bientôt le nouveau lieu branché : New York, hybride qui toujours se recompose. Si Chelsea est toujours bien vivant, le Meat Market, le marché de la viande, autrefois acheminée par trains entiers (il reste encore le viaduc de la voie ferrée aux arcades transformées en parkings), devient à son tour la nouvelle rue des galeries pour une raison fort simple : plus aucun espace n’étant disponible dans le quadrilatère de Chelsea, on est descendu vers le Sud.

Comme les garagistes de Chelsea, les bouchers, leurs carcasses de bœufs sur le dos, commencent à s’exiler. « Les prix de l’immobilier flambent », dit un nouvel arrivant. « La mafia des camionneurs en a décidé ainsi », rapporte un autre. A moins que tout n’ait commencé voici deux ans, avec l’arrivée de Jeffrey (Kalanski) et de son temple dédié à « un concept de mode unique au monde ». D’ailleurs, précise Don, son manager, « Jeffrey is a gallery », comme Colette l’est à Paris. « Quand ils se sont installés, se souvient une voisine, leurs premières clientes venues d’Up Town en limousine dépensaient des milliers de dollars après avoir sali leurs hauts talons dans le sang des boucheries qui coule encore dans la rue ». La plasticienne Brigitte Nahon, qui vit et travaille là, raconte que les travestis quittent les bars branchés à l’heure où les bouchers arrivent pour, à leur tour, laisser place aux galeristes. Mikael Haber, un inconditionnel du Pop Art, vient d’emménager là. Il aime cette « wild street ». Lui aussi vient de quitter SoHO, quartier hier historique mais qui a désormais vendu son âme « à la fripe et à la bouffe », quand les prix de location sont devenus aberrants.

En attendant Williamsburg
On reviendra pourtant encore un moment au Sud de Houston street (SoHO) qui a gardé une partie de son charme. Et puis, c’est si agréable de s’installer au bar du Mercer, un hôtel décoré par Christian Liaigre, après avoir visité les expositions du New Museum ou du Drawing Center. On regrettera que le Guggenheim Down Town se soit, lui, transformé en boutique Prada. On se souviendra de cette époque pas si lointaine où, le samedi, des familles entières d’ex baba-cool, poussettes comprises, s’engouffraient dans les ascenseurs à destination des lofts transformés en galeries. Il y avait bien évidemment les incontournables, l’Italien Leo Castelli ou la Roumaine Ileana Sonnabend, sa première femme, ces « étrangers » qui ont donné leurs lettres de noblesse à l’art américain. Et puis il y avait aussi tous les autres qui, depuis, ont déménagé où nous savons. Phénomènes de mode et raisons financières conduisent inlassablement à cette perpétuelle mouvance new-yorkaise à laquelle seules ont échappé les galeries d’Up Town et de la 57e rue en particulier avec la Pace, Marian Goodman et la Malborough.

Mais si le New York de l’art contemporain ne se limitait plus à Manhattan ? La Ace Gallery ou, plus loin encore, dans le Queens, le foyer toujours en ébullition de PS1 en sont la preuve. Et ce n’est pas terminé. D’ailleurs, sur le ton de la confidentialité, on apprend qu’après Greenwich Village (c’était une autre génération), puis SoHO (hier encore), il faut accepter la mort de Chelsea et que le Meat Market n’a jamais existé. Il faut maintenant remonter à Williamsburg où se sont installés de jeunes artistes et leurs galeries. Ou aux Piers 7,8 et 9 au sud de Wall Street où le prochain Guggenheim de Frank. O. Gehry devrait être construit.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°526 du 1 mai 2001, avec le titre suivant : New York contemporain de Chelsea au Meat Market (part II)

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