Mercredi 19 décembre 2018

Les Garçons. Figures de l’éphèbe

L'ŒIL

Le 1 janvier 2004 - 563 mots

Dans la tradition et les conventions de l’histoire de l’art, le corps féminin est appréhendé comme principal objet du désir, rarement celui de l’homme. Paradoxalement, les nus masculins sont très nombreux, le corps de l’homme étant le modèle académique par excellence, son sexe montré sans fausse pudeur, tandis que celui des femmes est le plus souvent caché. L’ouvrage de Germaine Greer se penche sur l’adolescence, moment privilégié de l’évolution du corps, celui de l’androgynie et du trouble, et prétexte à l’idéalisation qui trouve son aboutissement dans les représentations d’Apollon ou de Cupidon. « On a supposé que les sculpteurs grecs créaient des images idéales d’adolescent parce que les Grecs affectionnaient la pédérastie. Cette idée est aussi absurde que d’affirmer que les artistes peignent des natures mortes parce qu’ils ont envie de copuler avec des coquillages ou parce qu’ils ont faim. » Dès l’introduction, l’auteur donne le ton et l’orientation de son livre : la beauté n’est pas toujours l’expression d’un désir, et le sujet est plus complexe qu’il ne le paraît. L’objet est de mettre en exergue cette beauté masculine qui occupe une place centrale dans l’art occidental, depuis l’Antiquité jusqu’à l’iconographie la plus contemporaine, en passant par toutes les périodes de l’histoire de l’art, dans les œuvres de Michel-Ange, Carrache, Titien, Rubens, Canova, Flandrin ou Eakins.
La figure du bel adolescent fut longtemps réprimée tant par les hommes que par les femmes, comme une beauté éphémère insaisissable qui leur serait interdite. De ce fait, la sensualité et le charme masculins ont été moins étudiés que les grâces féminines. Germaine Greer rappelle pourtant que, dans la peinture classique, le nu féminin obéit à des critères d’idéal esthétique, qu’il est rarement peint d’après nature et que la représentation des femmes prend souvent sa source dans l’étude du corps masculin. Jusqu’au début du xixe siècle, les nus féminins sont beaucoup moins nombreux que les nus masculins : cette tendance s’inverse par la suite, la femme s’imposant comme un sujet de prédilection en peinture, en sculpture ou en photographie, jusqu’à atteindre le triste statut d’« objet sexuel ».
De tout temps, l’histoire de l’art regorge d’exemples d’éphèbes débordants de sensualité, dont
la nudité n’a jamais choqué ; il est courant de voir des hommes dévêtus parmi des femmes habillées, tandis qu’une femme nue au milieu d’hommes vêtus peut provoquer un scandale (Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, par exemple). Selon l’auteur, dans la majorité des cas de l’histoire de l’art, l’attirance pour l’adolescent vient davantage du « souvenir de la propre jeunesse de l’artiste que [de] l’objet de son désir d’adulte ». C’est évident dans certains cas, moins dans d’autres (le sommeil très érotique du Faune Barberini, IIe siècle av. J.-C. ou encore le sensuel Cupidon ranimant Psyché évanouie de Canova). L’auteur montre à la fois comment les œuvres étaient perçues à leur époque et comment elles peuvent l’être aujourd’hui, parfois réinterprétées à l’excès (voir à ce propos les différentes analyses de l’œuvre du Caravage L’Amour vainqueur). Plus de deux cents images mettent en scène l’adolescence dans cet ouvrage nourri d’un vrai sujet, passionnant et résolument dans l’air du temps.
À l’heure où la culture du corps masculin envahit les magazines, où les publicitaires se montrent friands de garçons dénudés et imberbes pour vanter leurs produits, ce livre s’avère particulièrement pertinent.

Germaine Greer, Les Garçons. Figures de l’éphèbe, Hazan, 2003, 256 p., 209 ill., 45 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°554 du 1 janvier 2004, avec le titre suivant : Les Garçons. Figures de l’éphèbe

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