Mercredi 25 novembre 2020

Livre

MONOGRAPHIE

Bernard Pagès, la sculpture comme métier

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 15 novembre 2020 - 795 mots

Éditée à l’occasion de son exposition à la galerie Ceysson & Bénétière, à Saint-Étienne, une belle monographie rassemble des reproductions des œuvres de l’artiste.

Bernard Pagès. © D.R. 2017
Bernard Pagès.
© D.R. 2017

Le moins que l’on puisse dire est que l’édition Ceysson a fait les choses en grand. L’ouvrage, très soigné, consacré à Bernard Pagès, contient plusieurs centaines de reproductions d’une qualité irréprochable. Il ne s’agit pas toutefois d’un de ces livres luxueux que l’on pose comme décor sur la table basse du salon. Les échanges entre l’artiste et des membres du mouvement Supports/Surfaces ou avec des conservateurs et une série de textes théoriques écrits pour l’occasion par des spécialistes, permettent d’approfondir la connaissance de ce sculpteur important mais discret.

Parmi les contributions, dont l’ensemble est dirigé par Colin Lemoine, collaborateur au JdA, on trouve des études de Brigitte Léal, de Jason E. Smith et des textes plus personnels de Denis Roche et de Maryline Desbiolles. Comme souvent, la présence de plusieurs auteurs permet d’échapper à une vision monolithique et offre différents éclairages de l’œuvre. Ainsi, Brigitte Léal, conservatrice en chef au Centre Pompidou, considère que l’œuvre de Pagès est une véritable démonstration « des gestes, des techniques et des concepts qui seront partagés par plusieurs générations d’artistes […] le collage, l’assemblage, le “ready-made”, l’objet, la déconstruction, la couleur […] le site et le non-site ».

Bernard Pagès, Le chant des possibles, Ceysson / Éditions d’art
Bernard Pagès, Le chant des possibles.
© Ceysson / Éditions d’art

Et, de fait, le parcours de Pagès, est étonnant. S’il reste un peu à l’écart, c’est probablement que son « entrée dans la modernité » est inséparable de sa participation à Supports/Surfaces, dont l’activité et la pensée théorique tournent essentiellement autour de la peinture. Cette situation laisse peu de place aux deux seuls sculpteurs dans ce groupe, Pagès et Toni Grand. De même, la présence des Nouveaux Réalistes et la domination de l’art américain à partir des années 1960 – minimalisme, informe, installations – font que le trajet indépendant de l’artiste français reste relativement inaperçu. Les liens mais surtout les différences avec les créateurs d’outre-Atlantique – Carl Andre ou Richard Serra – se voient selon Jason E. Smith avec les « Assemblages » (1972) où Pagès expérimente les nombreuses connexions possibles entre deux morceaux de bois. De même, comme le dit l’artiste lui-même dans un entretien avec Colin Lemoine, les objets qu’il emploie n’ont rien de flambant neuf – on songe aux ready-made ou à l’aspect lisse des Specific Objects fabriqués par les minimalistes –, car ce sont des éléments déjà usagés, transformés, « fatigués ». En réalité, il y a quelque chose à la fois de magique et d’artisanal – au sens noble du terme – dans cette production plastique qui fait appel aux moyens du bord pour obtenir des alliances d’une extrême complexité. Ces totems qui ne rejettent pas les matériaux organiques (bois, caoutchouc, sable) prennent tantôt la forme d’une colonne, tantôt celle d’un arbre dont les branches esquissent une danse baroque.

Au contact de la matière

Si les œuvres de Pagès trouvent leur place dans les musées, c’est à l’extérieur qu’elles respirent le mieux (Surgeon renversé, 2008). Brigitte Léal et Colin Lemoine insistent à juste titre sur le terme « fabriquer » pour qualifier cette sculpture qui se libère rapidement de toute programmatique conceptuelle. « Seules la fabrication et les manipulations multiples me permettent de trouver des solutions vers un travail précis, ou vers un travail nouveau », dit Pagès à Colin Lemoine et, ajoute-t-il, « cette pratique m’est indispensable et en même temps elle est très “ralentissante”, ma production n’est pas abondante. »

En réalité, les travaux de l’artiste ne sont pas rares, mais comparés ceux de Claude Viallat ou de Daniel Buren, ils ne portent pas une « signature » stylistique identitaire, un trait particulier qui aurait contribué à leur visibilité immédiate. De fait, même si on trouve chez lui toujours la volonté de « confronter un élément fabriqué à un morceau de la nature », si les inclinaisons avec leurs infinies variations donnent le sentiment d’un équilibre ténu, rattrapé ; rien dans son œuvre n’est systématique. Là encore, la richesse iconographique de cet ouvrage, regroupé en ensembles – Arrangements, Assemblages, Colonnes, Surgeons – permet de remonter à rebours le cheminement de Pagès.

Enfin, une fois n’est pas coutume, l’artiste parle magnifiquement de son travail. Chez lui, ni jargon, ni envolées lyriques. Avec modestie et simplicité, il décrit ses gestes, reconnaît ses « dettes » envers d’autres créateurs, avoue ses hésitations : « Il y a quelque chose de profond, de difficile à cerner, et qui est l’intérêt du travail, qui consiste à ne pas connaître la suite, à ne pas connaître les transformations, la manière dont tout cela va se développer. » En somme, on retrouve dans son discours la même justesse ressentie face à sa production plastique.

Le seul reproche que l’on puisse faire à cet ouvrage est la présence, çà et là, d’accents hagiographiques qui parasitent parfois la qualité des analyses. La puissance de l’œuvre de Pagès permettrait de s’en passer.

Bernard Pagès, Le chant des possibles,
(dir) Colin Lemoine, Ceysson/Éditions d’art, 2020, 352 pages, 120 euros.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°554 du 30 octobre 2020, avec le titre suivant : Bernard Pagès, la sculpture comme métier

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