Vendredi 15 janvier 2021

Adjugé, volé - Michel Deléan

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 14 mars 2011 - 1204 mots

Février 2009 : la police apprend qu’un tableau de Courbet, disparu au cours d’un inventaire, est entre les mains d’un « col rouge » de Drouot. Le début d’une enquête qui va ébranler l’hôtel des ventes.

L’œil : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à cette affaire de vols à Drouot ?
Michel Deléan : Je suis depuis vingt ans journaliste d’investigation, spécialiste des affaires judiciaires. Je travaillais alors au JDD. J’ai commencé à enquêter sur cette affaire, à écrire des articles. C’est une histoire passionnante quand on s’y plonge, car elle est à la fois grave et pittoresque. Grave, car il s’agit de ce que j’appelle des « pilleurs d’héritages » qui viennent voler dans le secret des familles, et, dans le même temps, les cols rouges se comportent comme des pieds nickelés.

Qu’est-ce que la yape ?
M. D. : C’est le terme d’argot qu’utilisent les commissionnaires de Drouot [ceux qui transportent les objets, appelés « cols rouges » ou « Savoyards », N.D.L.R.] entre eux pour désigner le vol d’objets. Au départ, m’ont dit les anciens, c’était plutôt de la « récupération », « mais avec les jeunes », c’est devenu du vol. Maintenant, ça désigne le vol lors des inventaires, les objets qu’on met de côté, qu’on cache dans le camion, qu’on stocke dans les entrepôts à Bagnolet et qu’on revendra quelques années plus tard.

Un système bien organisé mais rudimentaire ?
M. D.
:
Oui, un système un peu archaïque, qui relève du folklore. Le mode opératoire rappelle le XIXe siècle. Chacun note sur un petit calepin ce qu’il a volé, avec qui, tout cela pour pouvoir organiser le partage au moment de la revente. C’est d’une naïveté confondante, il y a un aspect qui peut être amusant.

À quelle époque la récupération est-elle devenue un vol organisé ?
M. D.
:
C’est impossible à dater. Ce qui est certain, c’est que les vols ont pris une ampleur démesurée ces dernières années. Au fond, quand on regarde les rares archives, on se rend compte que le vol existe certainement depuis l’origine, depuis cent soixante ans.

Quelle est l’origine des objets qui ont été volés ?
 
M. D. : Il y a plusieurs cas de figure. Le discours des cols rouges devant la police et plus tard devant la justice consiste à dire : « Nous, on s’est contenté de récupérer des objets que personne ne voulait, soit car le commissaire-priseur estimait qu’ils étaient invendables et les a laissés de côté, soit parce que personne ne s’en était occupé. » Certains cols rouges prétendent que ce sont des objets qu’ils ont achetés en faisant les puces ou dans les salles des ventes. Mais on s’aperçoit dans les courriers, les mails ou les écoutes téléphoniques que parfois on provoque le destin et l’on met la main sur une petite boîte de Napoléon, une boîte à bijoux, de temps en temps un lingot d’or…

Comment sont organisées les tournées ?

M. D. : Les tournées sont réparties à l’aube autour d’une partie de dés. Les Savoyards travaillant très tôt le matin, il y avait cette coutume de jouer la répartition des tâches de la journée. Il s’agit d’un vol organisé, institutionnalisé qui fait que certaines équipes se battent pour aller sur les meilleurs enlèvements et dans les appartements des beaux quartiers.

A-t-on une idée précise de l’ampleur des vols ?

M. D.
:
On ne connaît évidemment pas le total, mais il y a quelques repères. Certains cols rouges roulent en Porsche, possèdent un manoir en Normandie, achètent une brasserie, détiennent 45 000 euros en espèces à la banque, sans compter l’abondant mobilier chez eux ou au domicile de leurs proches. Cela peut aller jusqu’à plusieurs centaines de milliers d’euros de revenus occultes par an. Certains ont été trop gourmands, c’est en voulant remettre sur le marché un tableau de Courbet volé que l’affaire a été révélée au grand jour. 

Tout le monde savait ?

M. D.
:
Il paraît évident que tout le monde était au courant. C’est même ce que dit le commissaire-priseur Hervé Poulain, dans son livre paru début 2010. Le Canard enchaîné avait fait six pages il y a vingt-cinq ans sur les magouilles des cols rouges. À chaque fois que je passe sur une radio, je reçois un appel de professionnel qui me dit qu’il le savait. La revente des objets volés représente une part certes petite, mais significative du volume de Drouot. La plupart des objets volés étaient revendus à Drouot.

Comment expliquer que le système ait pu perdurer ?

M. D.
:
Ceux qui sont lésés dans le système sont presque tous des particuliers, des gens faibles ou qui ne s’aperçoivent pas qu’ils ont été volés. Et quand les victimes des cols rouges étaient les professionnels, on s’arrangeait entre soi, au besoin en faisant appel aux assurances. Tout le monde fermait les yeux. On considérait cela comme une forme de compensation pour le travail pénible des cols rouges. Cela permettait peut-être aussi à certains commissaires-priseurs de remplir des ventes parfois vides. Les « grands » commissaires-priseurs parisiens qui pouvaient se passer d’eux refusaient de revendre les objets volés ou, quand ils étaient obligés de les utiliser pour l’inventaire, récusaient tel ou tel commissionnaire, ou étaient derrière leur dos pendant l’inventaire.

Quelle est la responsabilité de l’hôtel Drouot ?

M. D.
:
Si le système a pu fonctionner aussi longtemps, c’est qu’il y a eu des erreurs de la part des commissaires-priseurs aux deux extrémités de la chaîne. À un bout de la chaîne, on constate que certains sont absents de leurs inventaires ou que ces derniers sont faits trop rapidement, et à l’autre bout, d’autres commissaires-priseurs ne sont pas assez méticuleux sur l’origine des objets mis en vente. Drouot a mis beaucoup de temps à traiter cette affaire, et il a fallu cette descente de police, les gardes à vue, les mises en examen, le rapport remis à Michèle Alliot-Marie et surtout les articles dans la presse pour qu’il y ait une réaction. Et puis il y a des choses anormales. Jusqu’en 2010, les commissionnaires pouvaient faire du commerce, acheter et vendre à Drouot. Cela étonne tous les professionnels. C’est une des causes principales des dérives. L’autre problème vient de ce que l’UCHV, qui regroupe les cent dix cols rouges, est une société en nom collectif, qui interdit de se séparer des actionnaires indélicats. Un des responsables de l’UCHV [Union des commissionnaires de l’Hôtel des Ventes] qui a piqué dans la caisse il y a vingt ou trente ans n’a pas pu être viré.

Où en est le volet judiciaire ?
M. D.
:
Il y a deux commissaires-priseurs mis en examen, pour l’instant, et il est possible qu’à terme il y en ait au moins six. L’UCHV a été mise en examen et a perdu le marché de Drouot.Les cols rouges ont tous le fisc sur le dos. Ils ont mis leurs camions aux enchères. Un jour, ils devront certainement vendre leur entrepôt de Bagnolet. Ils risquent dix ans de prison. Cela sera sûrement correctionnalisé en cours de route. Car c’est plus simple et plus rapide. Il est probable que la justice se concentre sur les cas les plus emblématiques. Aujourd’hui, une vingtaine de Savoyards sont mis en examen.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°634 du 1 avril 2011, avec le titre suivant : Adjugé, volé - Michel Deléan

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