ENTRETIEN

Vincent Guerre

« Une petite moulure peut tout changer »

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 9 avril 2008

Un entretien avec Vincent Guerre, antiquaire et expert en cadres et miroirs anciens et modernes, conseiller en encadrement.

Depuis quand vous occupez-vous de ventes spécialisées de cadres à Drouot ?
La première vente de cadres a eu lieu en 1985 à Drouot. Au vu du succès rencontré, je m’attelle depuis plus de vingt ans à la préparation de vacations régulières dans cette spécialité, au rythme de deux à trois ventes annuelles.

Qui sont vos acheteurs ?
Pour moitié (en valeur), ce sont des marchands de cadres anciens, soit une dizaine de professionnels au monde dans ce domaine très pointu, auxquels se joignent quelques grandes galeries de tableaux. L’autre partie de la clientèle se compose de galeristes, d’antiquaires et de particuliers cherchant un cadre spécifique pour un tableau.

Qu’est-ce qui fait la valeur d’un cadre ?
Sa valeur d’encadrement : tout cadre mal dessiné, disproportionné, trop riche, ou possédant une originalité qui desservirait l’œuvre qu’il est censé mettre en exergue perdrait de son intérêt et n’obtiendrait pas le prix attendu. L’esthétique est un critère primordial. Et le mariage tableau-cadre, déterminant.

Que faire de ces cadres qui ne collent pas aux tableaux ?
Ils peuvent tout simplement être reconvertis en cadres pour miroirs.

Quelle solution adopter pour des cadres dont le format ne s’ajuste pas parfaitement aux toiles auxquelles on voudrait les marier ?
Si les dimensions d’une toile sont légèrement inférieures à celles du cadre, on peut par exemple jouer avec des maries-louises qui se font oublier, en bois ou en tissu doré. Pour un cadre Louis XVI, aux motifs réguliers et répétitifs, il est envisageable de le faire recouper pour l’adapter parfaitement à la peinture, à condition de s’adresser à un bon professionnel. Quand cela est bien fait, le cadre ne perd pas obligatoirement de sa valeur.

Que présentez-vous dans la prochaine vente à Drouot ?
La vente comprend une sélection de huit rarissimes grands cadres exceptionnels en chêne sculpté et doré, d’époques Louis XV et Régence, plus un cadre Louis XIV au décor « à la Bérain », estimés 12 000 à 30 000 euros et provenant de l’ancienne collection Georges Bac (1901-1965). Celui-ci était un marchand de cadres parisien de l’entre-deux-guerres. Il fut l’un des premiers à saisir l’importance du cadre en tant qu’objet d’art et non comme accessoire. Son habilité et son goût dans le choix des bordures lui valurent les surnoms de « Dior du cadre » et de « Monsieur Louis XV ». Il offrait aux amateurs un choix rigoureux et exemplaire de cadres de la Renaissance au XXe siècle, et, peu à peu, nombreux furent les musées et les grands marchands – tels les Wrightsman, Sam Salz, Annenberg, Berggruen, Barnes ou encore Wildenstein – à venir chercher dans sa galerie, rue Bonaparte, la perle rare qui pouvait habiller parfaitement un tableau.

Avec quels tableaux marieriez-vous ces cadres d’époque ?
Il y a deux possibilités. La vision historique imposerait de coller à la période avec des œuvres de Watteau, Boucher et de toute l’école française du XVIIIe. La vision esthétique permet aussi des mariages avec le XIXe siècle, en particulier les toiles impressionnistes.

Comment encadrer l’art moderne ?
Malheureusement, à part quelques commandes spéciales, il n’y a pas eu d’encadrement de qualité en France dans la première moitié du XXe siècle. Pour cette raison, il y a une vraie pénurie de cadres modernes. La solution est d’encadrer avec des moulures simples ou à gradins qui soulignent la composition sans trop d’interventionnisme. Il faut rester minimaliste avec l’art moderne, ce qui n’est pas forcément chose facile. Un bon encadreur est essentiel car une petite moulure peut tout changer.

Et l’art contemporain ?
Avec l’art contemporain, souvent le cadre passe à la trappe, au profit d’une baguette plate ou d’un « cache-clou ». Le XXIe siècle est la mort du cadre. Mais il y a tout de même une manière conceptuelle de présenter un tableau : le choix et la préparation du mur sur lequel est accrochée l’œuvre, l’environnement, les volumes, l’éclairage… Tout cela est important. C’est devenu une nouvelle façon d’encadrer

Cadres

Vente les 23 et 24 avril à 14 heures à Drouot, SVV EVE, tél. 01 53 34 04 04, www.auctioneve.com ; exposition privée jusqu’au 18 avril sur rendez-vous chez l’expert Vincent Guerre, tél. 01 42 46 48 50, exposition publique à Drouot : le 22 avril 11h-18h et le 23 avril 11h-12h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°279 du 11 avril 2008, avec le titre suivant : Vincent Guerre

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