Nouveaux multiples

Vie Pratique

L’œuvre d’art tombée dans \"le domaine public\".

Le Journal des Arts

Le 30 juin 2010

Le siècle a inventé le multiple, objet d’art produit en série. Ces objets prennent en général la forme de sous-produits, dérivés de style, dont on sait que les raisons d’existence sont souvent plus mercantiles qu’artistiques.

PARIS - Depuis 1975, Artcurial passe commande à des artistes pour faire "entrer l’art dans la vie quotidienne". Portez-vous acquéreur d’un pendentif quintette – des violons d’Arman en vermeil (500 ex., 9 700 F), ou d’un bougeoir de Takis en bronze poli (350 ex., 4 900 F). Ou encore chez Louis Vuitton, d’un foulard signé Jean-Pierre Raynaud : un carré de soie où figurent les célèbres carreaux de faïence Villeroy & Boch, ceux des abattoirs et des hôpitaux, et une feuille de Ginkgo, symbole de longévité.

Pour d’autres artistes, l’idée du multiple semble avoir aujourd’hui résolument évolué. à l’inverse du ready-made, un objet est entièrement conçu par un artiste, puis produit en série, déplacé dans le champ économique, donc dans un quasi anonymat. Ses qualités réelles priment dès lors sur la signature qu’on lui appose. Enfin, l’artiste ne répond plus à une commande : il a l’initiative d’un projet qui engage le concours d’une société tierce.

En novembre dernier sortait le Jeu de la Vie de Jean-Jacques Rullier. Jetez les dés. Que vous posiez votre figurine sur les cases "dons précoces" ou "enfant battu", toutes deux peuvent mener à "drogue". Avant de mourir à "suicide", passerez-vous par "dépression" ou "célébrité" ? Le jeu prend vite un tour divinatoire et Rullier, qui invita durant trois jours le public à y jouer à Villeurbanne, s’est vu refuser la participation de Lyonnais trop superstitieux. On meurt beaucoup et la règle propose déjà d’autoriser la réincarnation. L’artiste souhaite donc affiner les destinées dans de futures versions, et peut-être en proposer une variante musulmane ou hindouiste…

Un puzzle sur Austrian Airlines
Autre jeu, le puzzle que proposait l’an dernier Alighiero e Boetti sur les vols de la compagnie Austrian Airlines (projet organisé par le Museum in Progress de Vienne). Le magazine de la compagnie autrichienne affichait tous les deux mois le modèle d’un puzzle différent, offert par l’hôtesse sur demande. Les puzzles reproduisaient la série des Cieli ad alta quota (Cieux à haute vitesse), tableaux de Boetti où se télescopent, sur fond d’azur, quantité de petits avions blancs. La difficulté du puzzle (des formes blanches, très découpées mais presque identiques, sur un léger dégradé bleu) obligeaient régulièrement des parents à s’y user les nerfs après ceux de leurs enfants.

Paul-Armand Gette souhaite depuis longtemps voir réaliser un des modèles de petites culottes qu’il dessine. Son œuvre en est parsemée et la lingerie est une affaire de famille (sa mère et sa grand mère tenaient une boutique à Lyon, "Au trousseau modèle"). L’exposition prévue à Sète cet été à l’espace de Paul Boyé, industriel textile de la région, pourrait bien concrétiser ses désirs. En attendant, le Mobilier national fait réaliser un modèle en dentelle dans les ateliers du Puy et d’Alençon. Mais cette commande publique restera très privée car ces objets sont réservés aux appartements ministériels (on n’ose se demander quelle femme de pouvoir sera l’heureuse élue...). Le peu d’exemplaires réalisés joueront donc plutôt le rôle de prototypes. Pour un nouvel élément décoratif d’une part, puisque l’artiste propose de disposer une culotte sur un fauteuil comme on le fait de bibelots sur un guéridon. Et parce qu’on peut supposer qu’ils feront l’objet d’une séance d’essayage avec ses modèles.

Le principe de ces prototypes rejoint celui des POF (Prototype d’objet en fonctionnement) conçus par Fabrice Hybert. Quand Hybert trouve qu’une chose est inexacte en ce bas monde, il propose de la transformer. L’entreprise est évidemment colossale : elle s’appelle UR (Unlimited Responsability). En 1995 devrait sortir le premier catalogue d’UR, Précis, où seront répertoriées toutes sortes de produits hybrides : ses propres inventions (balançoire, tapis de douche, agenda pour 1999, djellaba/soutane, Bonbon très bon…), mais aussi des objets préexistants (satisfaisant l’idée globale qu’Hybert se fait du confort) et dont UR ne serait que dépositaire. Comme un lit hydraulique ou des briques fabriquées à partir de déchets alimentaires.

Bonbon très bon
Le Bonbon très bon, Hybert en a choisi la forme, octogonale, la couleur, rose, le goût, inqualifiable. Parce qu’ils trouvent ces recherches passionnantes, deux laboratoires planchent sur ses composants. A La Baule, on place du phytoplancton dans des centrifugeuses : les acides aminés contenus dans ces micro-algues entrent dans 2 % (essentiels) du mélange. L’enrobage est étudié à Nantes par un laboratoire spécialisé en cosmétologie puisque, c’est sa particularité, ce bonbon peut aussi fondre dans votre bain. Ou encore servir de lubrifiant ; mais si !

La technique de production déterminera l’échelle de distribution, qu’Hybert aimerait voir s’étendre aux hypermarchés. La plus-value réalisée sur la vente de ces objets sera volontairement réduite, et les profits réinvestis dans la production d’expositions ou de conférences, pouvant elles-mêmes devenir source de revenus, jusqu’à ce que le système s’autogénère…

Ce n’est donc pas seulement le paysage artistique qu’on verra se redessiner dans les années à venir mais certainement aussi la place qu’occupe l’artiste dans la société, renouant avec le rôle d’inventeur de l’artiste de la Renaissance. A l’heure où le système marchand chancelle, où celui de la diffusion de l’art ne sait plus répondre à leurs attentes, les artistes semblent reprendre eux-mêmes les choses en main, via les collectivités locales ou des sociétés privées. L’œuvre serait rendue publique sans commande d’état, ni autopromotion muséale, montrant ainsi leur désir de troquer l’objet-relique de Duchamp ou Beuys contre un objet d’usage. Qu’ils redeviennent les principaux acteurs de la vie artistique, et nous laissent le choix du statut de leurs propres productions, c’est plutôt rassurant.

Artcurial, 9, av. Matignon, 75008 Paris (42 99 16 04) ;
Maison du livre, de l’image et du son, 247, cours E.-Zola, 69100 Villeurbanne (78 68 04 04)
Museum in Progress, Fiescherstiege 1. A-1010 Wien (533 58 40) ;
Espace Paul-Boyé, 31, rue P.-Bousquet, 34200 Sète (67 53 78 88).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°1 du 1 mars 1994, avec le titre suivant : Vie Pratique

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