Dimanche 24 janvier 2021

Vers une confédération des acteurs du marché

Face aux retards des pouvoirs publics qui s’accumulent, l’interprofession tente de prendre son destin en mains

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 20 novembre 1998 - 1939 mots

Claude Blaizot, président du Syndicat des antiquaires, et Gérard Champin, président de la Chambre nationale des commissaires-priseurs, se sont prononcés en faveur de la création “d’une confédération associant tous les acteurs du marché de l’art”?. Ces déclarations solennelles ont été formulées le 5 novembre, dans le cadre du Salon du patrimoine, lors d’un débat organisé par la Chambre nationale. Jacques Tajan s’est montré plus réservé, estimant qu’il fallait “d’abord fixer une philosophie”?. Dans le JdA n° 70 (6 novembre), l’antiquaire Christian Deydier appelait de ses vœux la création d’une “Fédération française du marché de l’art dont le cheval de bataille serait des thèmes acceptés à l’unanimité”?. Les interventions ont par ailleurs stigmatisé “une démission, un désintérêt des pouvoirs publics”? pour le marché de l’art, le projet de loi réformant les ventes publiques ne devant pas être soumis au Sénat avant mars. De retard en retard, Sotheby’s renforce Londres et New York et vient d’ouvrir deux salles de vente à Amsterdam et Zurich, a souligné Laure de Beauvau Craon. Voici les principaux extraits de ce débat, qui était dirigé par le Journal des Arts.

Claude Blaizot, président du Syndicat des antiquaires. “Nous sommes déjà associés dans des actions, nous avons rédigé des plates-formes communes, mais il faut aller plus loin pour montrer que nous ne défendons pas uniquement nos magasins et nos études. Il faut réunir rapidement les acteurs du marché de l’art au sein d’une confédération, y associer tous ceux qui sont concernés de près ou de loin par ce marché, les transporteurs, les assureurs... Le Syndicat y est décidé. Face aux errements des pouvoirs publics, il faut qu’il n’y ait dorénavant qu’un seul interlocuteur.”

Gérard Champin, président de la Chambre nationale des commissaires-priseurs. “Dans les faits, cette confédération existe déjà puisque depuis des mois, voire des années, nous menons des actions communes et nous nous retrouvons toujours sur la même ligne avec les galeries, les antiquaires, pour défendre des positions favorables au marché français. C’est vrai qu’aujourd’hui, il serait très utile de concrétiser les choses sur le plan juridique pour que notre action commune soit encore plus visible. Elle pourrait venir en aide aux pouvoirs publics, car certains ministres sont très proches de nos point de vue et ont besoin d’aide vis-à-vis de la forteresse de Bercy, qu’il faut arriver à faire bouger. Je suis favorable à la naissance d’une confédération pour que la France ne fasse pas plus de bêtises que les autres, ce qui est fondamental dans un marché totalement ouvert. Il y a un an, nous avions préparé des statuts pour créer une organisation transversale. Malheureusement, il y a eu la dissolution et la loi (ndlr : réformant les ventes publiques) n’a pas été votée.”

Jacques Tajan, commissaire-priseur. “Je crois aux individus. Je ne crois pas que l’addition de plusieurs individus sans vraie volonté fasse une volonté. En France, on croit tout solutionner par des associations, des commissions, on se conforte. Tous faibles ensemble, nous nous tenons chaud les uns les autres, et nous imaginons qu’on va faire quelque chose ensemble. Je n’y crois pas du tout. Se regrouper soit, mais pour avoir une philosophie commune”.

Claude Blaizot. “Se regrouper pour faire quoi ? Essayer de définir une stratégie, nous n’en sommes pas là. À chaque fois que j’ai participé à des réunions (ndlr : avec les pouvoirs publics), on m’a toujours fait comprendre que les Anglais parlaient d’une seule voix puisqu’ils avaient une confédération, et que nous Français n’étions même pas capables de nous entendre. C’est totalement faux puisque, comme l’a rappelé Me Champin, depuis de nombreuses années nous avons œuvré ensemble, mais si au moins en créant cette confédération, on peut faire taire ce reproche, nous aurons déjà marqué un point. Il y a des sujets où existe l’unanimité, comme la TVA à l’importation. Nous sommes tous sur le même bateau, ce bateau doit être sauvé, et il est temps de montrer que l’équipage est serré et qu’il peut faire face aux pouvoirs publics !”

Jacques Tajan. “Vous savez, les commissaires-priseurs sont aussi regroupés à l’intérieur d’une chambre, vous en voyez les résultats ! Ce n’est pas le fait de se réunir en association qui change quelque chose. Je le répète, il faut d’abord fixer une philosophie, comme un programme politique, et ensuite demander aux gens quels sont ceux qui veulent se regrouper autour de ce programme. Je ne crois pas qu’il faille procéder à l’envers”.

Annette Vinchon-Guyonnet, président du Syndicat des experts en œuvres d’art. “Je rejoins Jacques Tajan. Il n’est pas nécessaire de se regrouper, il suffit de réfléchir, de se donner les moyens, de faire un canevas de travail tous ensemble pour éviter la délocalisation, l’appauvrissement du marché et, à partir de cela, décider d’une stratégie tous ensemble. Nous n’avons pas besoin de nous confédérer pour cela”.

Robert Guiot, président de la Chambre syndicale de l’estampe, du dessin et du tableau. “Je suis d’un avis tout à fait contraire. Le lobbying anglais a fait la démonstration que son unité portait ses fruits. Même si nous sommes tous d’accord sur la stratégie, si nous allons à la bataille en ordre dispersé, nous aurons moins de chances que sous une seule et même bannière. Il n’y a pas, à l’intérieur du marché, une concurrence entre les galeries et les ventes publiques, mais au contraire une synergie qui peut s’établir et qui a existé dans le passé. On ne doit pas saucissonner ce marché, je suis tout à fait d’accord avec Claude Blaizot. Il faut absolument que nous nous regroupions pour arriver à nous faire entendre”.

Pierre Chevalier, président des Métiers d’art. “Par principe, l’union est une bonne chose. Nos métiers de commissaire-priseur, de marchand, d’expert, de restaurateur ont des motivations souvent extrêmement différentes, il est donc parfois difficile de se retrouver. Par contre, créer une organisation pour en discuter ensemble régulièrement et avoir un point de vue commun me semble tout à fait indispensable.”

Laure de Beauvau Craon, présidente de Sotheby’s France. “Sotheby’s fait partie activement à Londres (ndlr : de la fédération) et en est très satisfait. Le véritable enjeu de la réforme des ventes publiques est de savoir si la France a encore l’ambition d’un grand marché de l’art international. La situation est assez décourageante, il y a une grande démission, un désintérêt des pouvoirs publics. Peut-être naïvement, Sotheby’s a cru à l’engagement du gouvernement français pris en novembre 1995 sur l’ouverture au 1er janvier 1998. Nous avions prévu une grande vente de livres à Paris, tout cela part pour Londres le mois prochain... La conséquence de la non-ouverture, c’est l’hémorragie permanente. Entre-temps, nous renforçons la position de Londres et New York. Sotheby’s vient de construire deux grandes salles de vente nouvelles, l’une à Amsterdam, l’autre à Zurich. J’espérais qu’en ouvrant Paris, nous attirerions le marché français et belge, qui est très important, et le marché du mobilier français en Allemagne qui, pour le moment, va vers Zurich. De nouveaux circuits se créent, comme cela a été le cas pour les marchés boursiers. Souvenez-vous de l’axe Londres-Francfort qui a surpris Paris... Subitement, on se réveillera un peu tard en découvrant que d’autres circuits se sont créés ; l’absence de Paris crée tous ces circuits. Le marché est très cyclique. Il est probable que nous allons entrer dans un cycle beaucoup plus difficile, car les cycles du marché de l’art suivent à quelques mois près ceux de la bourse. Je vois mal Paris redémarrer si l’on est en bas de cycle, car des maisons internationales comme la nôtre auront tendance à se replier sur leurs bases naturelles, New York et Londres. Si Paris tarde trop, cela n’intéressera même plus nos maisons.”

Gérard Champin. “Comment peut-on préparer les évolutions si l’on est incapable de donner un calendrier ? À trop attendre, on risque de ne pas atteindre le but recherché : redonner à la France une place. Il faut régler les problèmes de distorsions. Là aussi il y a un problème de volonté politique, car nous avons des échéances assez proches en matière de TVA à l’importation. La 7e directive doit voir son régime définitif adopté le 30 juin prochain, c’est demain ! Il faut savoir ce que veut la France. Catherine Trautmann avait une position très claire et très favorable au marché : il faut que la situation de la France soit la même que celle de la Grande-Bretagne, principal concurrent mais principal intervenant sur le marché européen avec la France, afin de trouver une position commune à défendre à Bruxelles. C’est une bonne approche des choses, il faudrait l’avoir aussi pour le droit de suite, où les intérêts de la France peuvent être à un certain moment liés à ceux de la Grande-Bretagne. L’affaire de l’ISF est un peu inquiétante, car elle montre une absence de lisibilité de la politique du gouvernement, ce qui a permis à une partie de la majorité de proposer l’imposition sans en voir les conséquences pour le marché. Il faut que ceux qui nous gouvernent, à gauche comme à droite, aient bien à l’esprit que nous sommes dans un marché ouvert. On ne peut pas légiférer sans savoir ce qui passe ailleurs, sinon on pousse à une délocalisation. L’enjeu, c’est l’emploi de dizaines de milliers de personnes”.

Jacques Tajan. “J’estime qu’en quarante ans, c’est peut-être la moitié du patrimoine privé français qui a été exportée par manque de courage des gouvernements français successifs, et par manque de courage d’une profession qui n’a pratiqué que le corporatisme et la fermeture. Si toutes les grandes ventes anglaises réalisées avec des œuvres venues de France s’étaient faites à Paris, plutôt qu’à Londres, Genève ou New York, cela aurait mieux consolidé le patrimoine français, mieux consolidé la position de Paris comme haut lieu des ventes publiques, et cela aurait profité au Trésor public, aux activités induites. L’intérêt général est primordial dans cette affaire, il ne s’agit pas seulement de l’intérêt d’une profession. Quand on parle trop de notre indemnisation – qui n’en est pas une, plutôt une avance d’argent –, le grand public ne comprend pas, il faut resituer le débat dans un contexte d’intérêt général. Il faut que les élus en soient conscients, c’est peut-être un autre discours à tenir, une autre façon d’aborder les problèmes. Sinon, ils croient que nous défendons notre fonds de commerce”.

Pierre Mothes, directeur des inventaires, Christie’s France. “Je souscris à ce qu’a dit Me Jacques Tajan. Nous sommes déjà présents à Paris, et peut-être l’établissement d’une maison comme la nôtre – qui était anglo-saxonne il y a peu encore – permettra de fixer une partie de la marchandise qui était auparavant exportée, et donc de freiner l’hémorragie d’objets à l’étranger. Nous préparons activement l’ouverture, et peut-être sommes nous servis par les hasards du calendrier. Nous avons pris une nouvelle implantation avenue Matignon, l’ancienne galerie Artcurial, où nous disposerons de deux salles de vente sur une superficie d’environ 4 000 m2”.

Claude Blaizot. “Nous perdons du temps, la France perd pied dans une concurrence internationale importante. Le marché de l’art est volatile comme tous les marchés financiers. Les distorsions, les retards créent des habitudes. On prend l’habitude vendre et d’acheter hors de France et hors d’Europe. Le personnage clé du marché, c’est le collectionneur. Il va là où ses droits sont les mieux garantis et préservés, là où les règles du jeu ne sont pas remises en cause en permanence. L’ISF est une épée de Damoclès, Unidroit une procédure qui ne tient pas compte des droits du collectionneur ; le droit de suite est la taxe la plus dangereuse car elle interdit le retour en ventes publiques en Europe des tableaux impressionnistes, par exemple... Nous espérions que l’ouverture des ventes publiques amènerait ces collectionneurs à retrouver le chemin de Paris”.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°71 du 20 novembre 1998, avec le titre suivant : Vers une confédération des acteurs du marché

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