Mercredi 24 octobre 2018

Verriers et verreries d’époque Art Déco

La cote à Paris, Monaco Londres et New York

Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1994 - 1242 mots

Produites en importantes quantités au cours des années que l’on dit “folles”?, très fréquentes aujourd’hui encore sur le marché, les verreries Art déco forment un monde fascinant et, dans une large mesure, financièrement accessible à la plupart des collectionneurs.

Incolore, industriel, satiné, lisse, artisanal, monochrome, émaillé, opalescent, opaque, bullé, polychrome, moulé… la liste des qualificatifs susceptibles de s’appliquer aux verreries Art déco semble inépuisable. Tous ces objets, qui n’ont en commun que la matière qui les forme, résument à eux seuls l’immense bouillonnement de recherches (et de découvertes…) à l’origine du dernier grand style français, celui dit "Art déco" ou "25", en référence à la grande exposition des Arts décoratifs qui marqua son avènement.

Si elle réjouit l’amateur, une telle diversité risque parfois de dérouter le profane : entre une pièce industrielle de Lalique ou de Daum et une œuvre unique de Marinot ou de Navarre, chacun discernera d’immenses différences, lesquelles ne se traduisent pas forcément en termes de prix… Certes, et comme dans bien d’autres domaines, tout est affaire de goût ; rien cependant n’empêche de former celui-ci ni de tenter d’analyser une création qui se caractérise par sa diversité.

Art du feu, la mystérieuse alchimie du verre séduit l’homme depuis la plus haute antiquité. Immuable, ou quasiment, dans sa matière, le verre se prête à tous les effets décoratifs, ce qui lui permet de s’adapter à tous les styles. Au tournant du siècle précédent et du nôtre, le verre jouera un rôle majeur dans le développement et le succès de l’Art nouveau. Triomphent alors les formes les plus tourmentées, servant de support à une curieuse efflorescence des plus bizarres inflorescences, le tout aboutissant à des objets aussi alambiqués qu’un poème symboliste.

L’Art déco apparaît comme une réaction à de tels excès : il se caractérise par des formes facilement lisibles et des décors simples, formes humaines ou végétales stylisées, ou encore figures géométriques. Les couleurs sont, pour leur part, d’une grande diversité, des tons opalescents aux coloris les plus vifs. L’utilisation de techniques particulières vient souvent renforcer les effets voulus par les créateurs, le verre pouvant ainsi être patiné, rongé par l’acide, enrichi d’inclusions, satiné, bullé…

Sans prétendre à une complète exhaustivité, comment aborder cette création verrière si abondante ? Le moyen le plus simple nous a semblé de traiter, d’une part, des productions industrielles et, d’autre part, des créations artisanales, qu’il s’agisse de pièces uniques ou éditées en petites séries dont chaque élément est individualisé par tel ou tel de ses aspects. Ce texte s’adressant moins aux historiens d’art qu’aux amateurs, le marché oriente notre survol.

Et, dans un but de simplification, nous ne traiterons ni des œuvres nées de la collaboration de verriers avec d’autres artistes (les ferronniers par exemple), ni des luminaires, ni des flacons de parfum ou des bouchons de radiateur, ces derniers s’adressant à des amateurs pour lesquels le verre n’est pas le centre d’intérêt dominant.

La production "industrielle"
À des degrés divers, la production industrielle de l’Art déco en ce domaine se rattache à quatre noms : Gallé, Daum, Schneider/Le Verre Français et Lalique. Les deux premiers sont à l’origine des créations les plus marquantes de l’Art nouveau, et évolueront de façon très différente à la période suivante. Émile Gallé meurt en 1904 ; sa cristallerie lui survit, mais ne témoigne plus d’une très grande créativité. On peut cependant citer quelques modèles : le vase "aux lotus", celui "aux ours polaires" qui existe avec un col étroit (267 000 francs chez Mes Beaussant et Lefèvre à Paris en décembre 1993) ou large (840 000 francs chez Mes Beaussant et Lefèvre en octobre 1990) ou encore, celui "aux éléphants", dont on connaît quatre versions : polychrome ou bicolore et avec ou sans palmiers.

Le modèle polychrome avec palmiers a récemment atteint 365 000 francs à Paris (Me Jutheau de Witt, le 18 mai), celui de la collection B. Streisand ayant obtenu 143 500 dollars en mars chez Christie’s ; son "frère", sans palmiers, est quant à lui passé de 101 000 francs en 1985 (Me Loizillon à Compiègne) à 242 000 francs en 1990 (Christie’s à Genève). Le modèle à décor blanc sur fond ambré a valu, dûment muni de ses palmiers, 186 450 francs suisses (Christie’s à Genève, novembre 1992) tandis que, deux ans plus tôt, Me Jutheau avait adjugé 1 670 000 francs celui vierge de décor végétal.

À l’inverse, les cristalleries Daum brillent d’un singulier éclat pendant la période Art déco, avec de belles pièces témoignant d’une très grande créativité. Les plus belles, celles avec un décor en applique, sont malheureusement fort rares sur le marché : à peine peut-on citer les 840 000 francs (Mes Ader, Picard et Tajan, à Tokyo en 1987) d’une superbe "Urne aux raisins bleus". Les pièces plus courantes, généralement monochromes et parées d’un décor dégagé à l’acide, cotent entre 3 000 et 40 000 francs, en fonction de leur taille et de leur intérêt.

Les productions de Schneider/Le Verre Français "ne sont pas encore à leur prix" estime J.-M. Camard. Abondantes, ces œuvres au décor stylisé séduisent par leurs couleurs. Parfois signées "Charder" (contraction de Charles Schneider), elles peuvent aussi être identifiées grâce à un "berlingot" de 3 à 7 mm inclus dans leur matière, le plus souvent sur le piédouche. À l’heure actuelle, ces objets se négocient souvent moins de 20 000 francs.

Très fréquents aussi, les objets de Lalique. Nous ne parlons pas ici des pièces créées à la cire perdue, mais de la production en série. Entre l’origine (avant 1914) et 1947, F. Marcilhac, auteur du catalogue raisonné du verrier, a recensé quatorze signatures différentes ; actuellement, deux sont utilisées : "Lalique France" suivi d’un R inclus dans un cercle, ou "Cristal Lalique".

La précision a son importance, certains modèles étant toujours produits, d’où des écarts considérables en vente : ainsi le vase "Bacchantes" passe de 4 000 francs, s’il est moderne, à 30 000 francs pour ses versions anciennes. Anciens, beaucoup de vases se vendent autour de 10 000 francs, avec de fortes plus-values pour les modèles colorés. Ces derniers doivent inciter à la prudence, car des faux sont produits en Italie et en Amérique du Sud. Il faut donc les acheter "en confiance", soit après avis d’un expert, soit auprès de marchands sérieux.

La production artisanale
Les productions artisanales sont plus difficiles à cerner, certaines d’entre elles n’apparaissant qu’épisodiquement en vente. À tout seigneur tout honneur, Marinot est le plus fréquent, et la vente Chow (Sotheby’s à New York, le 15 juin) permet de se faire une idée de la cote de ce verrier de génie : elle s’établit entre 7 000 et 20 000 dollars en moyenne, avec une pointe à 43 700 dollars. Ce sont là d’excellents prix pour des pièces acquises récemment, conformes à ceux atteints en 1989, moment où le marché était à son sommet : à la vente Lesieutre (chez Mes Ader, Picard et Tajan), un flacon de l’ancienne collection Louis Barthou, adjugé 46 900 francs à Versailles en 1979, s’était vendu 200 000 francs.

D’autres verriers – Argy Rousseau ou Decorchemont par exemple – jouissent d’un marché solide et de prix respectables. À l’inverse, on ne voit presque jamais d’œuvres de Colotte et, au dire des spécialistes, celles de Navarre et de Thuret, pourtant d’excellente qualité, "ne sont pas à leur prix" ; il est vrai qu’elles dépassent rarement 10 000 francs. La verrerie Art déco offre donc de vastes possibilités de collection. À chacun d’en profiter…

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°7 du 1 octobre 1994, avec le titre suivant : Verriers et verreries d’époque Art Déco

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