Dimanche 16 décembre 2018

Analyse

Venise et Bâle : histoire de vases communicants

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 10 juin 2005 - 584 mots

La Biennale de Venise et la Documenta de Cassel ont-elles une influence sur le marché des artistes qui y sont exposés ? La question mérite d’être posée tant, par un curieux effet de mimétisme, ces grands raouts de l’art contemporain prennent l’allure de foires. Cette promiscuité sera cultivée cet été par la transhumance des collectionneurs de Venise à la Foire de Bâle. L’effet « Vu à Venise » est garanti sur certains stands d’Art Basel !
La question des accointances entre les Biennales et le marché va grandissant depuis le premier Grand Prix attribué à Robert Rauschenberg à Venise en 1964. À ses origines, la Documenta avait une vocation militante et culturelle. Depuis, beaucoup d’eaux sont passées sous les ponts de ces louables volontés. Pour éviter une manipulation par le marché, Catherine David, la commissaire de la Documenta X en 1997, avait ainsi refusé de publier à l’avance la liste des artistes sélectionnés. Le courtier Philippe Ségalot rappelle de son côté que les collectionneurs américains guettent avec impatience la liste des artistes exposés à la Biennale du Whitney à New York. Il y a deux ans, certains critiques fustigeaient la présence trop ostentatoire des marchands postés dans les pavillons nationaux à Venise. Ceux qui regrettent à juste titre l’impasse faite cette année par la Biennale de Venise sur les artistes français peuvent en tout cas se rasséréner : la manifestation n’a pas franchement indexé sa programmation sur les têtes de pont du marché ni sur les valeurs spéculatives. En dépit de la présence d’une Marlene Dumas ou d’une Barbara Kruger, la pêche ne s’est pas faite dans les catalogues des ventes new-yorkaises.

Effet pernicieux
L’influence de ces grands-messes de l’art contemporain reste à relativiser. Dans le rosaire touffu des artistes qui y ont transité, peu ont résisté à la mémoire sélective (ou oublieuse) de l’art et du marché. D’ailleurs, plus les listes des artistes sont roboratives, moins ces derniers se trouvent singularisés. À la dernière Biennale de Venise, leur visibilité était ainsi sacrifiée sur l’autel du trop-plein. Si l’exposition internationale ne permet que timidement à un artiste de s’imposer sur le marché, qu’en est-il des pavillons nationaux ? À quelques exceptions près, comme Candida Höfer, après la prestation de laquelle au pavillon allemand en 2003 les prix à la traîne des autres photographes allemands ont grimpé de 50 %, la Biennale a rarement un effet booster, du moins sur la cote des artistes français. Celle de Daniel Buren n’a pas sourcillé malgré le Lion d’or obtenu en 1986 pour son pavillon à Venise. Il n’est malheureusement pas rare de découvrir ses œuvres dans une vente américaine pour une estimation d’à peine 2 000 dollars ! La Biennale de 1997 n’a pas eu plus d’effet d’entraînement sur la carrière de Fabrice Hyber. Depuis la somme de 340 000 francs déboursée en 2000 par François Pinault pour les Cinq Sens [cinq dessins sur papier enduits de résine époxy], aucune de ses œuvres n’a engrangé de sommes similaires.
Sans trop céder à la course au jeunisme, les pavillons donnent souvent une plate-forme à des créateurs passablement installés comme l’Américain Edward Ruscha. La Biennale n’est qu’une cerise sur un gâteau déjà riche et convoité. En revanche, l’exercice est plus périlleux pour des créateurs en « milieu de carrière ». Si la prestation de l’artiste est insatisfaisante, elle risque de porter un coup au désir des collectionneurs et a fortiori à son marché. D’où l’effet pernicieux d’une Biennale : elle dope rarement une cote, mais elle peut la faire stagner.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°217 du 10 juin 2005, avec le titre suivant : Venise et Bâle : histoire de vases communicants

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