Vases communicants

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 6 octobre 2006

Les œuvres d’art transitent parfois du marché vers le musée. L’inverse est aussi vrai. Une fois restituées par les institutions, les œuvres spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale gagnent souvent le circuit du négoce. Un tableau de Kirchner, que le Musée Die Brücke de Berlin a récemment restitué, sera ainsi proposé le 8 novembre chez Christie’s. De son côté, le processus de deaccessioning permet aussi aux musées américains de mettre à l’encan des œuvres endormies dans leurs réserves.
Une autre variante pointe depuis quelque temps : les expositions préludent à des ventes imminentes. La collection Liliane et Michel Durand-Dessert, exposée en 2004 au Musée de Grenoble, s’est ainsi vendue l’année suivante chez Sotheby’s. Celle des photos de Claude Berri, montrée en 2003 en Arles, a été cédée l’an dernier chez Christie’s. De son côté, Harald Falckenberg dispersera le 14 octobre chez Phillips à Londres deux œuvres de Christopher Wool et Paul McCarthy exposées à la Maison rouge, Fondation Antoine de Galbert, à Paris en 2004-2005. L’exemple le plus cynique étant évidemment « Triumph of Painting », inventaire de la collection de peintures de Charles Saatchi. Certaines œuvres ont depuis été distillées sur le marché, notamment en mai dernier chez Christie’s. Cette méthode, Saatchi l’éprouve depuis une décennie. Après avoir organisé l’exposition « Sensation » en 1997 à la Royal Academy de Londres, puis au Brooklyn Museum, le publicitaire avait cédé des œuvres chez Christie’s en 1998. L’exposition préalable allège le travail des maisons de ventes. Les notices étant déjà rédigées dans un catalogue d’exposition, un simple copier-coller suffit parfois !

Expos… Salles de ventes ?
Profiter d’un événement pour vendre une œuvre complique le bon déroulé des manifestations itinérantes. Au terme de la première rétrospective de Huang Yong Ping au Walker Art Center de Minneapolis en avril dernier, un prêteur a profité de l’onction institutionnelle pour vendre, deux semaines après la clôture de l’événement, l’installation Da Xian–The Doomsday chez Phillips. Choix qui a amputé d’une œuvre importante les étapes suivantes prévues dans le cahier des charges.
Cette stratégie de concomitance est à la mode, puisque l’écurie de François Pinault a annoncé mi-août la mise en vente de quatre œuvres de Klimt, restituées à la famille Bloch-Bauer et exposées jusqu’au 18 septembre à la Neue Galerie à New York. Christie’s a poussé plus loin le bouchon en profitant de l’exposition des « Raynaud de Raynaud » au MAMAC (Musée d’art moderne et d’art contemporain) de Nice pour en annoncer la dispersion le 27 octobre. Les experts ont ainsi pu vanter tout l’été, pièces à l’appui, les mérites de l’artiste.
La décision de Raynaud de « liquider » son exposition en vente publique par angoisse de tout voir revenir, rappelle le choix d’Arman de céder sa collection d’art africain après l’avoir déflorée en 1996 au Musée de Marseille. Raynaud se montre ici aussi radical que lorsqu’il avait enseveli dans une décharge près de Gennevilliers 4 000 pots en plastique présentés en 1971 au Musée d’Israël à Jérusalem. Si son geste reste artistique, la posture du MAMAC l’est beaucoup moins. Bien que le musée se soit mu en vitrine de Christie’s, son directeur, Gilbert Perlein, récuse toute instrumentalisation mercantile. On ne veut pas douter de sa bonne foi. Mais le temps semble loin où Jean-Jacques Aillagon, alors président du Centre Pompidou, déclarait au Monde : « Nous n’avons pas vocation à devenir l’antichambre de Sotheby’s ou Christie’s. »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°244 du 6 octobre 2006, avec le titre suivant : Vases communicants

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