Art conceptuel

Valeur de l’art ou art des valeurs ?

Robert Cenedella propose d’investir dans \"2001, A Stock Odyssey\"

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 16 juin 2010

En achetant des parts de « 2001, A Stock Odyssey » (« 2001, l’Odyssée des valeurs ») les investisseurs éprouveront-ils la fièvre de la création et le du frisson du profit ?
L’artiste américain Robert Cenedella a inventé une façon originale de vendre ses tableaux. Pour la modique somme de 1 000 dollars, (6 000 francs) les investisseurs peuvent acheter des parts de sa toile 2001, A Stock Odyssey.

NEW YORK - Cenedella est un "personnage pittoresque aux idées bien arrêtées", selon la société qui organise l’opération financière. Son tempérament se reflète dans ses peintures satiriques. 2001, l’Odyssée des valeurs représente une scène de carnaval à la Bourse de New York pendant les fiévreuses années 80. Une bande d’individus déplaisants semblent faire la fête devant une petite affiche, où l’on peut lire "Bingo : 10 heures du matin - 3 heures de l’après-midi".

Contemporary Art Shares Incorporated, la compagnie new-yorkaise émettrice des actions, a acheté pour 50 000 dollars (35 000 francs), cette peinture de 147 x 142 cm. La suite des opérations se découvre à la lecture du prospectus, un long document juridique rédigé dans le jargon financier habituel. Au bout de sept ans, la peinture sera mise aux enchères, et si profit il y a, il sera réparti entre les investisseurs. En attendant, les capitalistes amateurs d’art reçoivent leur titre, un superbe certificat orné d’un pinceau et de l’emblème du dollar. On leur remet également une sérigraphie à tirage limité de 2001, l’Odyssée des valeurs, estimée à 1 000 dollars, et qu’ils peuvent accrocher chez eux.

Ce projet est sous-tendu par une sorte de logique délirante. "L’art se transforme en valeurs, et les acheteurs d’art bénéficient ainsi d’un investissement authentifié. Et les valeurs se transforment en art, procurant à l’investisseur quelque chose de plus agréable qu’un titre : une sérigraphie de qualité qu’ils peuvent encadrer et regarder avec plaisir", explique le peintre. Cenedella, qui affirme être un protégé de George Grosz, enseigne au New York Art Students League. Âgé de 53 ans, il cite parmi les collections où figurent ses œuvres une kyrielle de noms illustres, dont Jacques Chirac, Edward Kennedy, Ed Koch, la Getty Oil Corporation, les New York Giants et le siège du "Bartender Magazine". Il est associé dans cette entreprise capitaliste à Chris Concannon, "imprimeur de billets de banque", d’après leur publicité.

Une loterie de l’art américaine
2001, l’Odyssée des valeurs applique au marché de l’art la notion de jeu de hasard. Quand le tableau sera vendu, les investisseurs ne recevront que 125 dollars si le prix obtenu est inférieur à 50 000 dollars – soit une perte de 825 dollars par action. Si le montant est supérieur, les gains seront distribués parmi les 200 actionnaires. En fait, le prix devra atteindre 250 000 dollars, et être donc multiplié par cinq, pour que les investisseurs fassent une opération profitable.

Cenedella, optimiste, pense que sa peinture "se vendra peut-être un demi-million de dollars". Mais une indication importante ne figure pas dans le prospectus : le tableau date de 1986. Certains se demanderont si toute l’affaire n’est pas un moyen astucieux de caser une œuvre difficile à vendre.

Cenedella assure cependant qu’il est mû par les idéaux les plus élevés. "Le monde de l’art est obsédé par l’argent et par l’esbroufe, aux dépens de la qualité artistique. En vendant mes peintures par actions, j’apporte de l’ordre et un élément de responsabilité à un marché de l’art chaotique", explique-t-il. On peut même considérer que la vente d’actions est en soi une œuvre d’art. Selon le marchand new-yorkais bien connu Leo Castelli, c’est de l’"art conceptuel".

Cenedella semble devoir tirer quelques avantages de son opération d’art conceptuel. Le peintre a touché 50 000 dollars pour un tableau datant de 1986. À ce jour, la moitié des actions ont été vendues, et Contemporary Art Shares Inc., dont il détient une partie, a gagné 100 000 dollars. Si toutes les parts restantes sont vendues à l’échéance du 17 mai, ce chiffre doublera.

Les bénéfices sur les actions émises serviront à acheter d’autres peintures, à commencer par des œuvres de Cenedella, puis viendront d’autres émissions d’actions... L’affaire semble bien engagée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°3 du 1 mai 1994, avec le titre suivant : Valeur de l’art ou art des valeurs ?

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